Auteur/autrice : Ilpia

  • La nuit où elle s’est excusée d’exister

    La nuit où elle s’est excusée d’exister

    La nuit où elle s’est excusée d’exister

    On parle souvent des douleurs physiques, rarement de celles qu’on inflige sans s’en rendre compte.
    Ce soir-là, une patiente est arrivée dans mon service vers 21h, enfin stabilisée après des heures aux urgences. Ses douleurs chroniques s’étaient emballées, son traitement habituel n’y faisait plus rien. Elle était épuisée, lessivée, mais elle m’a quand même offert un timide sourire en franchissant la porte — ce genre de sourire qui dit : “je fais de mon mieux pour tenir”.

    La chambre était plongée dans la pénombre ; sa voisine, une dame âgée, dormait déjà. J’ai tout fait en douceur pour l’installer, chuchoté chaque mot, réduit chaque geste.
    Mais quelques minutes plus tard, les cris sont tombés comme une gifle dans le silence : la voisine s’en prenait à elle parce qu’elle avait “fait du bruit”.

    Et là, devant moi, cette patiente qui lutte contre des vagues de douleur et les effets secondaires d’antalgiques puissants… qui s’excuse.
    Qui baisse les yeux.
    Qui tente de disparaître pour apaiser quelqu’un d’autre, alors qu’elle est elle-même à bout.

    Je suis passée plusieurs fois, j’ai répondu à ses appels, tenté de rétablir un minimum de calme. Mais quand elle m’a sonné parce que la voisine continuait à l’agresser verbalement, j’ai ressenti ce pincement au cœur que les soignants connaissent trop bien : comment peut-on s’en prendre à quelqu’un qui souffre déjà autant ?Ce soir-là, ce ne sont pas seulement ses douleurs qui l’ont blessée.
    C’est cette violence-là : celle qu’on pense “petite”, celle qui n’a pas de code-barres médical, celle qui ne se note pas dans un dossier.
    Et pourtant, c’est souvent celle qui marque le plus longtemps.


  • Quand on a peur de déranger, même pour être aidée

    Quand on a peur de déranger, même pour être aidée

    Quand on a peur de déranger, même pour être aidée

    Cette nuit-là, la cheffe nous demande si l’une de nous peut aller remplacer dans le service d’à côté. Ils n’ont personne pour la nuit. J’accepte presque trop facilement.

    C’est aussi une manière pour moi de m’éloigner de mon unité, qui n’est pas toujours simple à vivre. Une équipe qui préfère parfois se plaindre plutôt que d’agir, où je ne me sens pas vraiment à ma place.

    Le service d’à côté, je le connais peu. Il ressemble au mien, mais je n’en maîtrise pas les codes.

    Je me présente. La collègue m’accueille avec un sourire sincère, une chaleur immédiate.

    On fait les transmissions, je lui demande cinq minutes pour comprendre le fonctionnement, et on se met d’accord : on se retrouve au centre, aux chambres voisines, pour s’entraider. Seule, c’est impossible.

    Je fais mon tour tranquillement. Je rencontre les patients, je donne les traitements, je prends le temps d’échanger quelques mots.

    Puis je reviens au point convenu. Ma collègue n’est pas là.

    J’entends des voix graves, un ton ferme. J’entre dans la chambre.

    Je la vois, littéralement, se faire engueuler par un patient.

    Je coupe court. Je demande au patient pourquoi il parle si fort en début de nuit, alors que son voisin essaie de dormir.

    Il me crie dessus : il ne veut pas de cette collègue “incompétente”, elle prend trop de temps à venir quand il sonne, elle était déjà là la nuit passée.

    Je le recadre. Le respect doit être mutuel. Toujours. Quand la situation se calme, je sors avec elle.

    Je lui demande doucement pourquoi elle ne m’a pas appelée si c’était déjà compliqué la veille.

    Elle baisse les yeux. « Tu es déjà venue aider… je ne voulais pas te déranger. » Et elle regarde sa feuille, comme si lire pouvait cacher le reste.

    Comment on peut avoir peur de déranger, même quand on souffre ? Même quand on a besoin d’aide. Même quand on travaille dans un métier qui repose presque entièrement sur le fait de ne jamais être seule.


  • Quand un diagnostic bouleverse plus que ce que l’on pense

    Quand un diagnostic bouleverse plus que ce que l’on pense

    Quand un diagnostic bouleverse plus que ce que l’on pense

    Aujourd’hui, j’accompagne une jeune patiente dans le service.
    Une femme active, dynamique, avec une vie bien remplie et des projets plein la tête. Elle travaille, pratique plusieurs sports, s’occupe de ses animaux et semble avoir trouvé un équilibre entre ses activités, son quotidien et ses envies.

    Mais hier, tout a changé.

    Le diagnostic est tombé brutalement : fibromyalgie.

    Une maladie dont on parle de plus en plus, mais qui reste encore floue pour beaucoup. Douleurs diffuses, fatigue intense, difficultés à maintenir un rythme régulier, fluctuations imprévisibles, impact psychologique important. Une maladie invisible, mais qui transforme profondément la vie.

    Quand elle me parle, je ressens toute la violence de l’annonce.
    Du jour au lendemain, elle doit tout repenser.

    Son sport devient difficile.
    Certaines activités deviennent douloureuses.
    Son travail, trop physique, devient incertain.
    Son quotidien demande plus d’énergie qu’avant.

    Ce qui semblait évident hier devient compliqué aujourd’hui.

    Le choc n’est pas seulement physique.
    Il est aussi identitaire.

    Elle ne se reconnaît plus dans ce corps qui ne suit plus.
    Elle ne sait pas comment adapter sa vie.
    Elle ne sait pas ce qu’elle pourra encore faire.

    Et autour d’elle, les phrases arrivent rapidement.
    « Ça aurait pu être pire. »
    « Tu pourrais avoir une maladie mortelle. »
    « Au moins tu n’es pas en danger. »

    Ces phrases se veulent rassurantes, mais elles minimisent aussi ce qu’elle ressent. Parce que dans sa réalité à elle, tout s’effondre déjà. Elle perd une partie de son autonomie, de ses habitudes, de son identité active.

    Elle doit peut-être arrêter certains sports qu’elle aimait.
    Adapter son travail, voire le quitter.
    Repenser son quotidien.
    Réduire ses activités.

    C’est une forme de deuil.
    Le deuil de la vie d’avant.
    Le deuil de ce corps fiable.
    Le deuil d’un futur imaginé.

    Je me demande souvent comment on se relève après une annonce comme celle-ci. Comment on accepte une nouvelle version de soi quand elle s’impose sans prévenir. Comment on retrouve des objectifs quand tout ce qui donnait du sens semble s’éloigner.

    Parce que la fibromyalgie ne se voit pas toujours.
    Mais elle change profondément la vie.Et parfois, la maladie ne prend pas la vie.
    Mais elle transforme tout ce qui la composait.


  • Travailler ensemble… ou se faire mal

    Travailler ensemble… ou se faire mal

    Travailler ensemble… ou se faire mal

    C’est un sujet qui me désole profondément, et pourtant, il est bien réel.

    On en parle de plus en plus sur les réseaux, il a déjà été dénoncé, nommé, exposé… et malgré tout, je continue de ne pas comprendre.

    Il arrive que, dans certaines équipes, on décide presque consciemment de faire vivre un enfer à un collègue.

    Pas par maladresse, pas par fatigue seulement, mais par des gestes répétés, des paroles, des silences, des attitudes qui finissent par peser lourd.

    J’ai déjà été témoin de ces situations.

    Et malheureusement, je les ai aussi vécues de l’intérieur.

    Je ne m’explique toujours pas ce mécanisme.

    Dans un milieu déjà en sous-effectif, sous pression, où chacun manque de temps, d’énergie, de reconnaissance… comment peut-on encore choisir d’ajouter de la difficulté à quelqu’un d’autre ?

    Je parle de malmener son ou sa collègue, de lui mener la vie dure, de compliquer volontairement son travail, comme si la souffrance devait forcément se transmettre.

    Et ce qui me frappe le plus, c’est à quel point c’est contre-productif.

    On est censés travailler ensemble, se soutenir, tenir dans un système déjà fragile.

    Mais parfois, on devient soi-même une partie du problème.


  • « Est-ce que tu as eu le temps de voir les radios du patient ? »

    « Est-ce que tu as eu le temps de voir les radios du patient ? »

    « Est-ce que tu as eu le temps de voir les radios du patient ? »

    L’interne me pose la question après avoir discuté avec le patient de la suite de sa prise en charge.

    Je lui réponds honnêtement :

    « Non… j’avoue que je n’ai pas pris le temps. Et je ne suis pas sûre d’y comprendre grand-chose. »

    Il sourit. « Prends deux minutes avec moi. »

    J’aime beaucoup ce médecin. Il est compétent, précis, et surtout profondément pédagogue. Il prend le temps d’expliquer, calmement, sans jamais donner l’impression de presser qui que ce soit.

    Au lieu de prendre ma pause, je reste avec lui.

    Je choisis d’écouter, d’apprendre, plutôt que de m’éclipser pour souffler quelques minutes.

    Ça m’évitera un café de trop dans un corps déjà surstimulé par le rythme du service.

    Il ouvre les radios. Il m’explique ce qui est normal. Puis ce qui ne l’est pas. Il montre, compare, reformule jusqu’à ce que je comprenne vraiment.

    Et là, je réalise. C’est violent pour le corps.

    La fracture est déplacée. Le choc a dû être important.

    Je reste silencieuse un instant devant l’image. Je suis même surprise qu’il tienne avec si peu d’antidouleurs.


  • Quand l’ambiance d’équipe devient pesante

    Quand l’ambiance d’équipe devient pesante

    Quand l’ambiance d’équipe devient pesante

    Cette fois, j’ai envie de parler d’un sujet différent.
    Je parle souvent des patients, des situations cliniques, des émotions liées aux soins, mais beaucoup plus rarement de ce que l’on peut vivre entre collègues. Pourtant, cette réalité existe, et parfois elle peut être tout aussi difficile que certaines situations de soins.

    Je suis quelqu’un qui se concentre énormément sur son travail. Quand je suis dans le service, mon attention est tournée vers les patients, les soins, l’organisation, ou encore les étudiants quand il y en a. Ce n’est pas une volonté de me mettre à l’écart, mais simplement ma manière de fonctionner. J’ai besoin de me sentir utile, de me sentir investie, et naturellement je vais utiliser les moments plus calmes pour avancer, prendre le temps d’expliquer, ou être davantage présente auprès des patients.

    Je ne ressens pas forcément le besoin de mettre de la musique dans le bureau, de discuter longuement ou de participer à toutes les conversations informelles. Certains collègues aiment ces moments pour décompresser, pour relâcher la pression, pour créer du lien. Et je le comprends. Mais de mon côté, je préfère souvent profiter de ce temps pour organiser mes soins ou accompagner quelqu’un qui en a besoin.

    Au début, cette différence semble anodine.
    Puis progressivement, quelque chose change.

    Je remarque que l’entraide devient moins spontanée.
    Certaines informations me parviennent plus tardivement.
    On oublie parfois de me transmettre des éléments importants.
    Des blagues apparaissent, mais elles compliquent mon travail plus qu’elles ne me font sourire.

    Petit à petit, je ressens une mise à distance.
    Les collègues s’aident entre eux, mais moins avec moi.
    Je me retrouve parfois seule dans certaines situations où auparavant l’entraide aurait été naturelle.

    Au début, je me dis que je me fais des idées.
    Puis les situations se répètent.
    Et le doute laisse place à un malaise plus réel.

    On me donne parfois des informations incomplètes.
    On me laisse gérer seule des situations alors que d’autres s’organisent à plusieurs.
    Certaines remarques deviennent plus piquantes, parfois sous forme d’humour.

    Je ne sais pas vraiment comment appeler cela.
    Est-ce une mise à l’écart ?
    Du bizutage ?
    Du mobbing ?

    Les mots importent peu finalement. Ce qui reste, c’est le ressenti.
    Celui de ne plus faire partie du groupe.
    Celui de déranger simplement en étant différente.
    Celui de devoir constamment prouver sa place.

    Ce qui me touche le plus, ce n’est pas tant la distance, mais l’incompréhension. Je ne critique personne, je ne cherche pas à changer les autres, je fonctionne simplement autrement. Et je me demande pourquoi cette différence devient un problème.

    Dans un métier déjà difficile, avec un sous-effectif fréquent, une charge mentale importante et une pression constante, je me demande pourquoi on ajoute parfois de la difficulté entre nous. Pourquoi l’énergie ne peut pas simplement être tournée vers l’entraide, même quand les personnalités sont différentes.

    Je pense souvent aux nouveaux collègues qui arrivent dans une équipe. À ceux qui n’osent pas parler. À ceux qui ne comprennent pas ce qui se passe mais qui ressentent le poids de l’ambiance. Parce que ce type de situation ne fait pas de bruit, mais il fatigue profondément.

    On parle beaucoup de la difficulté du métier infirmier.
    On parle moins de la difficulté d’évoluer dans certaines équipes.
    Et pourtant, parfois, c’est cela qui pèse le plus lourd.


  • Quand un merci me surprend

    Quand un merci me surprend

    Quand un merci me surprend

    Je ne m’attends pas à ce que les patients me disent merci. Pour moi, ce n’est pas une habitude, ce n’est pas quelque chose de normal dans ma pratique quotidienne ; on soigne, on aide, on accompagne, et c’est attendu. Pourtant, lorsque le mot merci surgit, il ne se contente pas de reconnaître ce que j’ai fait, il ébranle légèrement ma perception du métier, il fait surgir cette sensation rare d’avoir été vue, même pour un geste qui me semblait évident.

    Je remarque aussi que je suis beaucoup moins tolérante envers mes collègues. Peut-être parce que nous vivons les mêmes journées, les mêmes urgences, les mêmes contraintes, et qu’on sait tous à quel point chaque geste compte. Pour moi, recevoir un mot de reconnaissance de la part d’un pair, ou même un sourire, n’est jamais automatique, et je m’attends à ce qu’on en ait conscience sans que cela doive être exprimé.

    Alors ce mot, merci, quand il apparaît, devient presque une pause dans le rythme effréné, un rappel que malgré la routine, la fatigue et la pression, ce que l’on fait a un impact, même minime. Je sais que tous mes collègues ne pensent pas comme moi, que pour certains, le merci est anodin ou ne change rien à leur ressenti, et c’est ce qui rend cette réaction si personnelle, si particulière pour moi.

    Parfois, je me demande si ce mot n’est pas un luxe émotionnel que je m’autorise rarement, un petit souffle de reconnaissance qui ne guérit rien mais qui réchauffe un instant, et qui me fait réfléchir à ce que nous faisons réellement pour les autres, et pour nous-mêmes, dans ce métier où tout est attendu mais si peu reconnu.


  • Une nuit de folie pour l’un et une nuit d’angoisse pour l’autre

    Une nuit de folie pour l’un et une nuit d’angoisse pour l’autre

    Une nuit de folie pour l’un et une nuit d’angoisse pour l’autre

    Je prends mon poste pour la nuit, et comme à chaque début de service, je découvre mes patients, sachant que je les retrouverai également les nuits suivantes. Parmi eux, il y a cette chambre que je connais déjà, avec un patient hospitalisé depuis un moment, dont l’état se complique progressivement et qui attend de nombreux examens.

    Il est très fatigué, mais parfaitement orienté, et la nuit représente pour lui un moment précieux, car c’est souvent le seul temps où il peut réellement se reposer. La journée est rythmée par les soins, les examens et les divers entretiens avec les professionnels de la santé. Il ne trouve pas son calme de la maison.

    Mais ce soir, un nouveau patient arrive dans le lit voisin.

    Pour lui, tout est bouleversé.
    Il vivait chez lui, avec sa femme, dans une routine rassurante, et soudain, elle l’a retrouvé au sol, ce qui a entraîné l’appel à l’ambulance, l’hospitalisation et une perte brutale de tous ses repères.

    La nuit commence difficilement.
    Il se lève à plusieurs reprises.
    Il me demande s’il peut appeler sa femme.
    Il me dit qu’il ne peut pas dormir sans elle.
    Il me demande s’il peut rentrer chez lui.

    Je lui explique doucement, à plusieurs reprises, que ce n’est pas possible pour l’instant, que nous pourrons appeler sa femme en journée, mais que la nuit, elle a aussi besoin de repos. Malgré cela, l’angoisse persiste. Comme c’est notre première nuit ensemble, impossible de lui proposer des choses propres à lui. C’est encore trop tôt pour le connaître assez pour adapter au mieux, besoin encore de temps.

    Il allume la lumière.
    Puis la télévision.
    Il se lève.
    Il marche dans la chambre.
    Il va aux toilettes plusieurs fois.
    Il revient me voir.

    Et pendant ce temps, le voisin subit tout.

    Lui, il est épuisé.
    Il a un examen important le lendemain.
    Plusieurs perfusions limitent ses mouvements, et j’ai justement organisé les installations pour qu’il puisse dormir le plus tranquillement possible.

    Mais il m’appelle régulièrement pour me demander d’éteindre la lumière du voisin, de baisser la télévision, de calmer son voisin. Je tente de trouver des compromis, d’apaiser les deux situations, mais la tension monte doucement.

    La fatigue rend les mots plus durs.
    L’agacement devient visible.
    Les voix s’élèvent.

    Et le plus difficile, c’est qu’ils ne parlent même pas la même langue.
    Ils ne peuvent pas se comprendre.
    Ils ne peuvent pas s’expliquer.
    Ils ne peuvent même pas partager leur fatigue.

    Deux patients.
    Deux réalités.
    Deux souffrances différentes.
    Une seule chambre.

    Et une nuit qui semble ne jamais vouloir se terminer.


  • Ne pas pouvoir parler avec sa patiente

    Ne pas pouvoir parler avec sa patiente

    Ne pas pouvoir parler avec sa patiente

    Il existe encore, chez certaines personnes âgées, des dialectes que l’on n’utilise presque plus. Eux ne parlent que ça. Et nous, nous ne savons plus les entendre.

    Je me retrouve seule dans une chambre avec une dame âgée qui me parle dans une langue que je ne comprends pas. Sa voix est forte, agitée. Elle a arraché tout ce qui pouvait l’être : perfusion, capteurs, pansements. Chaque geste semble être une lutte.

    Ma seule manière de gérer la situation, c’est de rester calme. Même quand elle me crie dessus. Même quand je ne comprends pas un mot de ce qu’elle dit.

    J’essaie d’utiliser quelques mots de sa langue, maladroitement, avec un accent incertain. J’accompagne chaque phrase de gestes lents, visibles, pour prévenir avant de toucher, avant d’agir. Je dois poser un cathéter en urgence pour administrer les médicaments, puis le renforcer pour éviter qu’elle ne l’arrache à nouveau.

    Je tente ensuite de lui faire comprendre qu’elle doit se lever avec mon aide, pour se laver avant le petit-déjeuner. Elle me demande beaucoup de choses. Je le vois dans son regard, dans son insistance. Mais je ne comprends pas.

    Je n’arrive pas non plus à lui expliquer que la traductrice viendra plus tard. Que pour l’instant, je fais comme je peux. Alors j’improvise. Avec mes mains, mes mimiques, quelques mots dans la langue officielle, et beaucoup de patience.

    Dans ces moments-là, les soins prennent du temps. Beaucoup de temps. Et il existe une zone grise, inconfortable, où l’on frôle une forme de maltraitance sans jamais l’avoir voulue.

    Parce qu’on doit faire des gestes sur quelqu’un avant même d’avoir pu lui expliquer. Avant d’avoir obtenu un vrai consentement. Alors je me demande : Et si elle ne voulait pas ?

    Mon dilemme est là. Si je ne fais pas les soins, mes responsables ne seront pas satisfaits. Si je les fais, je touche le corps d’une personne qui ne comprend pas ce que je lui impose.

    Éthiquement, c’est lourd. Faire quelque chose à quelqu’un, et non avec quelqu’un. Et c’est une question qui me suit, qui me dérange, et qui mérite d’être posée.


  • Ce que je déteste le plus dans ce métier

    Ce que je déteste le plus dans ce métier

    Ce que je déteste le plus dans ce métier

    J’ai choisi ce métier. Mais pas les horaires. Contrairement à ce que beaucoup pensent, le plus dur pour moi n’est pas de passer de nuit à jour, ou de jour à nuit. C’est vrai que les horaires sont irréguliers, impossible d’avoir une routine. Cependant, le plus dur, c’est le réveil du matin. Prise de poste à 7h.

    À cette heure-là, tu es déjà habillée, prête, tu as mangé… parce que tu sais que tu pourrais ne plus avoir le temps avant longtemps, parfois pas avant midi. Je parle même de ne pas avoir de pause de 7h à 12h ou 13h. Si on calcule, ça signifie 5 à 6h de travail non-stop, sans boire, sans aller au WC, sans manger ou même sans un autre café. Tu es debout, en mouvement constant : chambre, bureau, chambre, encore une chambre.


    C’est physique, mais surtout mental. La concentration ne s’arrête jamais. Les premiers mois de travail, j’avais mal à la tête tellement ta concentration est à son maximal. À 7h pile, il y a les transmissions. Tu as déjà suivi des transmissions ? Imagine une vidéo ou un épisode de série lancé en x2, avec un café, parfois deux, déjà dans le sang. Chaque phrase est une information précieuse sur des patients que tu ne connais pas encore. Tu notes, tu essaies de suivre, de comprendre, de mémoriser, avec tout le vocabulaire médical qui s’enchaîne sans pause.

    Ca dépend de ton service, pour donner une idée tu peux avoir entre 6 à 12 patients, donc 12 personnes à connaître sur le bout des doigts en 15 minutes. Presque une minute par personne. Imagine te résumer en une minute; tes allergies, tes problèmes, ta situation, tes besoins, ton caractère, etc. Ensuite, tu as à peine une minute pour visualiser ta matinée. Organiser tous les soins. Anticiper. Te coordonner avec ton équipe. Tout ça alors que les patients ne sont encore que des noms, des chambres, des diagnostics. Et puis, bien sûr, tout peut changer. Un imprévu, un examen déplacé, une urgence.


    Il faut réadapter le programme, rapidement, sans perdre le fil. Et enfin… la cerise sur le gâteau. Réveiller les patients. Les sortir du sommeil, parfois du seul moment de répit qu’ils ont. Les faire entrer dans une journée qu’ils n’ont pas choisie, dans un corps qui fait mal, dans une routine médicale imposée. C’est la partie que je déteste. Vraiment.

    J’ai parfois l’impression d’être une cloche qui sonne trop tôt dans une ferme encore endormie, forçant tout le monde à se lever alors que personne n’en a la force.On le fait, parce que c’est le travail. Etre soignant peut amener à un réveil brutal envers un humain qui n’a rien demandé.