Auteur/autrice : Ilpia

  • Ne jamais connaître ses patients

    Ne jamais connaître ses patients

    Ne jamais connaître ses patients

    Appelée pour examiner un patient que je n’ai jamais vu. Ma collègue m’annonce une tension artérielle trop élevée. Une phrase simple, mais qui déclenche tout de suite une série de questions dans ma tête. Âge ? Antécédents ? Habitudes ? Terrain anxieux ou véritable urgence ?

    Déjà, trouver l’entrée de la maison me prend un temps qui me paraît interminable. Le GPS hésite. Les numéros ne sont pas clairs. Je me gare un peu au hasard, avec cette sensation désagréable de perdre de précieuses minutes sans encore avoir vu le patient.

    Quand j’ouvre enfin la porte, je tombe sur un couloir froid, presque silencieux. Un intérieur qui semble figé.

    Pas de bruit de télévision, pas de radio, rien. Puis, une voix grave sur ma droite. Je la suis.

    Je découvre un monsieur, installé au fond d’un fauteuil, le corps un peu tassé, le regard fixé droit devant lui. Il ne semble pas inquiet. Presque agacé d’être dérangé.

    — Bonsoir, je suis Maeva, infirmière de garde ce soir. Ma collègue m’a appelée pour votre tension élevée.

    Il me coupe, sans attendre la suite :

    — Oui, j’ai mal à la tête aussi. J’ai l’habitude d’avoir la tension haute.

    Un symptôme en plus. Je note mentalement.

    Mal de tête + hypertension = on ne banalise pas trop vite.

    — Puis-je reprendre votre tension ?

    Il me tend le bras et acquiesce, comme si tout cela était parfaitement routinier pour lui. Pendant que le tensiomètre se gonfle, je laisse mes yeux balayer la pièce. La table à manger est encombrée. Les médicaments sont là, posés sans ordre particulier.

    Je m’approche. Dans le pilulier du matin, un comprimé est resté. Sans emballage, impossible de deviner lequel. Un détail qui peut tout changer.

    — Encore trop haut… Je savais que je n’aurais pas dû manger cette salade de tomates.

    Je reste sceptique. Je connais cette phrase. On cherche souvent une explication simple, presque rassurante, à quelque chose qui l’est beaucoup moins.

    — J’ai remarqué que vous n’avez pas pris un comprimé ce matin. C’est normal ?

    Il hausse légèrement les épaules.

    — Oui, c’est l’antihypertenseur.

    Ce mot, il le prononce comme un détail sans importance. Alors je prends le temps. Je ralentis volontairement. Je lui explique à quoi sert ce médicament.

    Pourquoi il ne se “sent” pas toujours quand on l’oublie. Pourquoi l’effet n’est pas immédiat, mais l’absence, elle, peut l’être. Je vois son regard changer légèrement. Pas de panique. Mais une écoute plus attentive.

    Je lui apporte son comprimé et un verre d’eau. Il le prend, sans commentaire particulier, comme un geste banal parmi tant d’autres. Un geste qui, pourtant, a déclenché toute cette intervention.

    La tension ne redescend pas instantanément. Je refais une mesure. Je note les valeurs. Je compare. Je réfléchis aux prochaines étapes.

    Dans ces moments-là, on est seul avec ses décisions. Pas d’équipe autour. Pas de médecin dans la pièce. Juste des chiffres, un patient, et son propre jugement.

    Je transmets les informations, comme on le fait si souvent : factuellement, sans interprétation inutile. Je sécurise la situation. Je m’assure qu’il sait quoi faire, et quand rappeler si nécessaire.

    Quand je repars, je réalise que je ne le connais toujours pas vraiment. Je connais ses chiffres. Ses médicaments. Ses habitudes approximatives. Ses explications parfois bancales.

    Mais pas son histoire. Pas ses peurs. Pas ce qui l’a amené à banaliser autant son propre corps.

    Parfois, soigner, ce n’est pas comprendre. C’est intervenir à un moment précis, avec peu de contexte. Faire au mieux avec ce qu’on a. Et repartir en laissant derrière soi une situation simplement stabilisée, pas résolue.


  • Perdue, mais chez elle

    Perdue, mais chez elle

    Perdue, mais chez elle

    Cette patiente vit encore chez elle, mais elle est complètement perdue. Pour des raisons financières, et aussi à cause d’une forme de déni de ses enfants, elle reste à domicile malgré un état qui nécessiterait davantage d’accompagnement.

    Quand je vais la voir, elle ne sait jamais vraiment si c’est le jour ou la nuit. À chaque passage, elle se dirige vers la même fenêtre de son salon pour vérifier la lumière dehors, comme un repère fragile dans le temps. Ses journées se résument à peu de choses : regarder la télévision, feuilleter un livre, dormir.

    Encore et encore.

    Sa maladie, la démence, ne lui permet pas de prendre conscience de son ennui. Et paradoxalement, ce n’est peut-être pas la pire chose. Elle ne se plaint pas de ce vide, elle ne le formule pas. Elle est simplement là, dans son monde.

    Chaque soin devient une négociation. L’hygiène, les gestes du quotidien, elle ne comprend pas pourquoi ils sont nécessaires. Pour elle, rien ne presse, rien ne manque. Elle ne se souvient de rien, parle peu, et laisse peu de traces verbales de ce qu’elle pense ou ressent.

    Il est difficile de savoir dans quel monde elle vit vraiment.Elle reste pourtant souriante, souvent drôle. Mais comme beaucoup de mes patients montagnards, elle a ce que l’on appelle ici un “caractère bien trempé”. Un fond dur, une résistance silencieuse. Un sacré caractère, même quand la mémoire s’efface.


  • Pour une simple grippe

    Pour une simple grippe

    Pour une simple grippe

    Il est jeune, et pourtant il se retrouve à devoir réapprendre des gestes que l’on croit acquis pour toujours, comme se lever, marcher, ou simplement tenir debout sans que son corps ne le trahisse.

    Lorsqu’il raconte son histoire, tout commence de manière presque anodine, avec ce qu’il décrit comme une simple grippe, un épisode banal que l’on traverse généralement sans y prêter une attention particulière, jusqu’au moment où, dans sa salle de bain, sans aucun signe annonciateur, ses jambes cèdent brutalement sous lui, le laissant au sol, incapable de se relever, comme si son corps avait soudainement décidé de ne plus répondre.

    Le diagnostic posé ensuite, syndrome de Guillain-Barré, vient mettre des mots sur cette réalité brutale, une maladie neurologique rare dans laquelle le système immunitaire attaque les nerfs, provoquant une paralysie progressive pouvant aller jusqu’à atteindre les muscles respiratoires.

    Dans son cas, cette atteinte a été sévère, au point de nécessiter une prise en charge en soins intensifs, avec une assistance respiratoire, le plaçant dans une situation où chaque fonction vitale dépendait d’une aide extérieure.

    « Pour une simple grippe, je me retrouve avec des tubes pour respirer… »

    Cette phrase résonne comme un choc, un décalage entre la banalité du point de départ et la gravité du résultat.

    Après plusieurs semaines dans cet état critique, il arrive dans le service, et commence alors une autre forme de combat, plus lente, plus discrète, mais tout aussi exigeante : la rééducation.

    Chaque geste doit être réappris, chaque mouvement reconstruit, passant par des étapes que l’on oublie souvent, comme se tourner dans un lit, s’asseoir au bord, trouver son équilibre, puis tenter de se lever, avant d’oser faire quelques pas.

    Il est le plus jeune parmi les patients, et ce décalage accentue encore davantage le sentiment d’irréalité de la situation, comme s’il se retrouvait dans un espace qui ne correspond pas à l’image qu’il a de lui-même.

    Mais ce qui le rattache le plus fortement à sa vie d’avant, c’est son travail, son entreprise, qu’il a construite avec engagement, et qu’il refuse de laisser de côté malgré la situation.

    Il demande à sa sœur de lui apporter son ordinateur, et dès que son état le permet, il travaille, quelques minutes, parfois plus, comme pour maintenir un lien avec ce qu’il était avant, comme pour ne pas se perdre complètement dans cette nouvelle réalité.

    Les progrès sont là, visibles pour les soignants, mesurables, concrets, mais pour lui, ils restent insuffisants, trop lents, presque imperceptibles face à la perte brutale qu’il a vécue.

    Parce que lorsque tout s’effondre en quelques secondes, le temps de la reconstruction semble toujours trop long.


  • Quand les mots deviennent des murs

    Quand les mots deviennent des murs

    Quand les mots deviennent des murs

    Dans notre métier, nous sommes souvent l’intermédiaire entre le patient et le médecin.
    Parfois, par manque de temps, les médecins transmettent les informations en jargon médical.
    Ils oublient que les patients ne connaissent pas tous ces termes.
    Certains termes paraissent évidents pour nous, mais peuvent être incompréhensibles pour eux.
    Oui, beaucoup s’informent sur Internet, mais ce n’est pas pareil que recevoir une explication adaptée.
    Souvent, les patients posent des questions après l’entretien.
    Ils veulent clarifier, comprendre, parfois juste répéter ce qu’ils ont entendu.
    Et c’est là que nous intervenons, les infirmiers.
    Nous devons deviner ce qui a été dit, lire entre les lignes.Comprendre le sens derrière le jargon, pour ensuite le traduire en mots simples.
    C’est un rôle délicat, parfois difficile, mais essentiel.
    Nous construisons un pont entre le savoir médical et la compréhension humaine.
    Et chaque explication réussie est une petite victoire pour le patient comme pour nous.


  • Encore un appel

    Encore un appel

    Encore un appel

    « Je suis désolée de te déranger, mais je trouve la tension de Mr élevée. »
    Je dois interrompre ce que je fais, me mettre dans un coin et ouvrir la tablette pour retrouver ce patient.
    Et là, je réalise : « Ah merde ! Je ne le connais pas. »
    Prendre une décision médicale sur des valeurs vitales sans connaître la personne… c’est toujours un moment intense.

    Je consulte rapidement ses antécédents et effectivement, il a déjà eu des épisodes de tension trop élevée.
    Pendant ce temps, ma collègue mesure la tension sur l’autre bras.
    Elle s’inquiète immédiatement, évoque la possibilité d’appeler l’ambulance et se demande combien de temps cela pourrait prendre.
    Chaque minute compte, et moi, je dois garder la tête froide pour analyser la situation.

    Je vérifie les tensions du mois dernier : toutes dans les normes.
    Alors je demande : « Y a-t-il un événement récent ou un stress particulier dans sa vie ? »
    Ma collègue trouve l’idée pertinente et en discute avec Mr.
    J’attends, pensant qu’il doit forcément y avoir une raison derrière ce pic de tension.

    Sinon, un problème réel un dimanche soir… ça devient compliqué.
    Médecin de garde difficile à joindre, urgences saturées… on sait déjà que cela peut être long et stressant.
    Et puis, ce patient habite en altitude, au milieu des montagnes.
    Le temps que quelqu’un arrive ici n’est jamais instantané, il faut en tenir compte.

    Ma collègue me dit qu’il n’y a pas eu de changement récent dans sa vie.
    Alors je lui demande de vérifier le pilulier du patient, ce qui est une habitude dans ces situations.
    Je compte cinq comprimés prévus le matin.
    Et là, surprise : elle n’en trouve que quatre.

    On passe en revue chaque médicament, un par un.
    Effectivement, l’antihypertenseur n’est pas pris ce matin.
    Voilà le problème : ce n’est pas la tension qui a changé, c’est le traitement.
    Je transmets immédiatement à ma collègue ce qu’il faut faire pour rectifier la situation.
    J’adore ces moments dans ce métier : chercher les indices, rassembler les pièces du puzzle, comprendre l’histoire complète.Ces enquêtes me donnent l’impression d’être une détective, et je prends beaucoup de plaisir à résoudre ces mystères.
    En revanche, je déteste repartir bredouille, sans solution.
    Mais quand tout s’éclaire, quand le puzzle se complète et que le patient est en sécurité, la satisfaction est immense.
    C’est dans ces instants précis que je comprends pourquoi j’aime ce métier, malgré les moments de tension et de stress.


  • Un retour à la maison qui fait peur

    Un retour à la maison qui fait peur

    Un retour à la maison qui fait peur

    Cet après-midi là, toute l’équipe se réunit autour d’un moment important, attendu depuis plusieurs semaines. Celui du colloque concerne un patient de 35 ans hospitalisé après un deuxième AVC. Un si jeune âge où l’on se projette encore dans l’avenir plutôt que d’envisager que le corps puisse lâcher si brutalement.

    Depuis son arrivée, il s’est investi avec une détermination impressionnante dans sa rééducation, en travaillant quotidiennement avec les physiothérapeutes et les ergothérapeutes, retrouvant progressivement une partie de sa mobilité. Il est passé par réapprendre à faire confiance à son corps, même si son bras reste crispé, comme figé dans le souvenir de l’événement, incapable encore de suivre complètement le mouvement de sa volonté.

    Aujourd’hui, la question du retour à domicile se pose, et pour lui, la réponse semble évidente, presque instinctive : il veut rentrer. Il souhaite retrouver son environnement, ses repères, son quotidien, reprendre son travail en télétravail, continuer ses séances en ambulatoire, comme pour reprendre le fil de sa vie là où il s’est brutalement interrompu.

    Mais au milieu de cette volonté d’avancer, une phrase s’installe, lourde de sens, presque suspendue dans l’air :

    « Le plus dur, ce n’est pas de rentrer… c’est de ne plus vous avoir à côté. Imaginez que je refasse un AVC, seul, dans ma cuisine. »

    Dans cette phrase, il n’y a pas seulement de la peur, mais une lucidité profonde face à sa propre vulnérabilité, car ce patient ne fait pas simplement face à un événement isolé, il vit avec une maladie génétique qui rend son sang plus enclin à former des caillots. Transformant son corps en terrain instable, imprévisible, où le risque ne disparaît jamais vraiment.

    Cela signifie pour lui un traitement à vie, un suivi médical constant, et surtout la conscience qu’un troisième AVC n’est pas une hypothèse lointaine, mais une possibilité réelle avec laquelle il devra apprendre à vivre. C’est avoir une épée de Damoclès au-dessus de la tête.

    Et pourtant, malgré cette réalité, il choisit d’avancer, de rentrer chez lui, de reprendre une forme d’autonomie, même si cela implique de laisser derrière lui la sécurité rassurante de l’hôpital.

    Ce moment révèle quelque chose de profondément humain : le retour à domicile après un AVC n’est pas seulement une étape médicale, mais une transition intérieure, un passage entre un cadre sécurisé et une liberté teintée d’incertitude, où chaque geste du quotidien peut devenir un rappel silencieux de ce qui pourrait arriver.


  • La nuit où elle s’est excusée d’exister

    La nuit où elle s’est excusée d’exister

    La nuit où elle s’est excusée d’exister

    On parle souvent des douleurs physiques, rarement de celles qu’on inflige sans s’en rendre compte.
    Ce soir-là, une patiente est arrivée dans mon service vers 21h, enfin stabilisée après des heures aux urgences. Ses douleurs chroniques s’étaient emballées, son traitement habituel n’y faisait plus rien. Elle était épuisée, lessivée, mais elle m’a quand même offert un timide sourire en franchissant la porte — ce genre de sourire qui dit : “je fais de mon mieux pour tenir”.

    La chambre était plongée dans la pénombre ; sa voisine, une dame âgée, dormait déjà. J’ai tout fait en douceur pour l’installer, chuchoté chaque mot, réduit chaque geste.
    Mais quelques minutes plus tard, les cris sont tombés comme une gifle dans le silence : la voisine s’en prenait à elle parce qu’elle avait “fait du bruit”.

    Et là, devant moi, cette patiente qui lutte contre des vagues de douleur et les effets secondaires d’antalgiques puissants… qui s’excuse.
    Qui baisse les yeux.
    Qui tente de disparaître pour apaiser quelqu’un d’autre, alors qu’elle est elle-même à bout.

    Je suis passée plusieurs fois, j’ai répondu à ses appels, tenté de rétablir un minimum de calme. Mais quand elle m’a sonné parce que la voisine continuait à l’agresser verbalement, j’ai ressenti ce pincement au cœur que les soignants connaissent trop bien : comment peut-on s’en prendre à quelqu’un qui souffre déjà autant ?Ce soir-là, ce ne sont pas seulement ses douleurs qui l’ont blessée.
    C’est cette violence-là : celle qu’on pense “petite”, celle qui n’a pas de code-barres médical, celle qui ne se note pas dans un dossier.
    Et pourtant, c’est souvent celle qui marque le plus longtemps.


  • Quand on a peur de déranger, même pour être aidée

    Quand on a peur de déranger, même pour être aidée

    Quand on a peur de déranger, même pour être aidée

    Cette nuit-là, la cheffe nous demande si l’une de nous peut aller remplacer dans le service d’à côté. Ils n’ont personne pour la nuit. J’accepte presque trop facilement.

    C’est aussi une manière pour moi de m’éloigner de mon unité, qui n’est pas toujours simple à vivre. Une équipe qui préfère parfois se plaindre plutôt que d’agir, où je ne me sens pas vraiment à ma place.

    Le service d’à côté, je le connais peu. Il ressemble au mien, mais je n’en maîtrise pas les codes.

    Je me présente. La collègue m’accueille avec un sourire sincère, une chaleur immédiate.

    On fait les transmissions, je lui demande cinq minutes pour comprendre le fonctionnement, et on se met d’accord : on se retrouve au centre, aux chambres voisines, pour s’entraider. Seule, c’est impossible.

    Je fais mon tour tranquillement. Je rencontre les patients, je donne les traitements, je prends le temps d’échanger quelques mots.

    Puis je reviens au point convenu. Ma collègue n’est pas là.

    J’entends des voix graves, un ton ferme. J’entre dans la chambre.

    Je la vois, littéralement, se faire engueuler par un patient.

    Je coupe court. Je demande au patient pourquoi il parle si fort en début de nuit, alors que son voisin essaie de dormir.

    Il me crie dessus : il ne veut pas de cette collègue “incompétente”, elle prend trop de temps à venir quand il sonne, elle était déjà là la nuit passée.

    Je le recadre. Le respect doit être mutuel. Toujours. Quand la situation se calme, je sors avec elle.

    Je lui demande doucement pourquoi elle ne m’a pas appelée si c’était déjà compliqué la veille.

    Elle baisse les yeux. « Tu es déjà venue aider… je ne voulais pas te déranger. » Et elle regarde sa feuille, comme si lire pouvait cacher le reste.

    Comment on peut avoir peur de déranger, même quand on souffre ? Même quand on a besoin d’aide. Même quand on travaille dans un métier qui repose presque entièrement sur le fait de ne jamais être seule.


  • Quand un diagnostic bouleverse plus que ce que l’on pense

    Quand un diagnostic bouleverse plus que ce que l’on pense

    Quand un diagnostic bouleverse plus que ce que l’on pense

    Aujourd’hui, j’accompagne une jeune patiente dans le service.
    Une femme active, dynamique, avec une vie bien remplie et des projets plein la tête. Elle travaille, pratique plusieurs sports, s’occupe de ses animaux et semble avoir trouvé un équilibre entre ses activités, son quotidien et ses envies.

    Mais hier, tout a changé.

    Le diagnostic est tombé brutalement : fibromyalgie.

    Une maladie dont on parle de plus en plus, mais qui reste encore floue pour beaucoup. Douleurs diffuses, fatigue intense, difficultés à maintenir un rythme régulier, fluctuations imprévisibles, impact psychologique important. Une maladie invisible, mais qui transforme profondément la vie.

    Quand elle me parle, je ressens toute la violence de l’annonce.
    Du jour au lendemain, elle doit tout repenser.

    Son sport devient difficile.
    Certaines activités deviennent douloureuses.
    Son travail, trop physique, devient incertain.
    Son quotidien demande plus d’énergie qu’avant.

    Ce qui semblait évident hier devient compliqué aujourd’hui.

    Le choc n’est pas seulement physique.
    Il est aussi identitaire.

    Elle ne se reconnaît plus dans ce corps qui ne suit plus.
    Elle ne sait pas comment adapter sa vie.
    Elle ne sait pas ce qu’elle pourra encore faire.

    Et autour d’elle, les phrases arrivent rapidement.
    « Ça aurait pu être pire. »
    « Tu pourrais avoir une maladie mortelle. »
    « Au moins tu n’es pas en danger. »

    Ces phrases se veulent rassurantes, mais elles minimisent aussi ce qu’elle ressent. Parce que dans sa réalité à elle, tout s’effondre déjà. Elle perd une partie de son autonomie, de ses habitudes, de son identité active.

    Elle doit peut-être arrêter certains sports qu’elle aimait.
    Adapter son travail, voire le quitter.
    Repenser son quotidien.
    Réduire ses activités.

    C’est une forme de deuil.
    Le deuil de la vie d’avant.
    Le deuil de ce corps fiable.
    Le deuil d’un futur imaginé.

    Je me demande souvent comment on se relève après une annonce comme celle-ci. Comment on accepte une nouvelle version de soi quand elle s’impose sans prévenir. Comment on retrouve des objectifs quand tout ce qui donnait du sens semble s’éloigner.

    Parce que la fibromyalgie ne se voit pas toujours.
    Mais elle change profondément la vie.Et parfois, la maladie ne prend pas la vie.
    Mais elle transforme tout ce qui la composait.


  • Travailler ensemble… ou se faire mal

    Travailler ensemble… ou se faire mal

    Travailler ensemble… ou se faire mal

    C’est un sujet qui me désole profondément, et pourtant, il est bien réel.

    On en parle de plus en plus sur les réseaux, il a déjà été dénoncé, nommé, exposé… et malgré tout, je continue de ne pas comprendre.

    Il arrive que, dans certaines équipes, on décide presque consciemment de faire vivre un enfer à un collègue.

    Pas par maladresse, pas par fatigue seulement, mais par des gestes répétés, des paroles, des silences, des attitudes qui finissent par peser lourd.

    J’ai déjà été témoin de ces situations.

    Et malheureusement, je les ai aussi vécues de l’intérieur.

    Je ne m’explique toujours pas ce mécanisme.

    Dans un milieu déjà en sous-effectif, sous pression, où chacun manque de temps, d’énergie, de reconnaissance… comment peut-on encore choisir d’ajouter de la difficulté à quelqu’un d’autre ?

    Je parle de malmener son ou sa collègue, de lui mener la vie dure, de compliquer volontairement son travail, comme si la souffrance devait forcément se transmettre.

    Et ce qui me frappe le plus, c’est à quel point c’est contre-productif.

    On est censés travailler ensemble, se soutenir, tenir dans un système déjà fragile.

    Mais parfois, on devient soi-même une partie du problème.