Auteur/autrice : Ilpia

  • Quand le miroir ne reconnaît plus la femme qu’elle était

    Quand le miroir ne reconnaît plus la femme qu’elle était

    Quand le miroir ne reconnaît plus la femme qu’elle était

    Dans ce petit village, tout le monde connaissait Madame Revaz. Pendant des années, elle avait été la serveuse du café du centre. Toujours impeccable. Toujours coiffée. Toujours ce petit coup de rouge sur les joues qui lui donnait bonne mine, même lorsqu’elle était fatiguée.

    Elle connaissait les habitudes de chacun : le café sans sucre de Monsieur Pierre, le verre de blanc du vendredi soir, les discussions interminables des habitués au comptoir. C’était une femme vive, élégante, avec du caractère.

    Puis elle a pris sa retraite. Au début, on la voyait encore régulièrement au village. Elle passait devant les commerces, s’arrêtait discuter, venait parfois boire un café au bar où elle avait travaillé toute sa vie. Et puis, doucement, elle a disparu. Au bout de cinq ans, certains habitants ont commencé à dire :

    « On ne la voit plus du tout. »

    Lorsque j’ai commencé à intervenir chez elle, j’ai été frappée par le contraste. La première fois que je suis entrée dans son appartement, j’ai eu l’impression de rencontrer une autre personne. Ses cheveux n’étaient plus coiffés comme avant.

    Le brushing soigné avait laissé place à des mèches simplement attachées à la va-vite. Le blush avait disparu. Ses vêtements étaient propres, mais sans cette petite touche d’élégance qu’elle avait toujours eue. Elle semblait éteinte.

    En discutant un peu, j’ai compris ce qui avait déclenché cette descente. Son médecin lui avait retiré le permis de conduire. Pour elle, ce n’était pas seulement une question de voiture. C’était sa liberté. Elle avait fini par vendre son véhicule. Et depuis, elle avait l’impression d’être enfermée chez elle.

    « Je ne peux plus aller où je veux. Je dois dépendre des autres pour tout », me répétait-elle.

    Les jours se mélangeaient dans sa tête. Parfois, elle me demandait :

    « On est quel jour aujourd’hui ? »

    Elle mangeait très peu. Son frigo était presque vide. Elle passait des heures assise près de la fenêtre à regarder les gens passer dans la rue. Cette tristesse me fendait le cœur. La semaine suivante, je suis revenue. Mais cette fois-là, elle n’a pas voulu ouvrir la porte.

    J’ai sonné plusieurs fois. J’ai entendu du bruit à l’intérieur, puis plus rien. Je suis repartie avec un sentiment d’échec. Quelques jours plus tard, j’ai retenté ma chance. Cette fois, elle a entrouvert la porte.

    « Ah… c’est vous. »

    Sa voix était moins froide. Je suis entrée, doucement, sans la brusquer. J’ai essayé de parler d’autre chose que des soins : du village, des clients qu’elle avait connus, des changements dans le café où elle avait travaillé.

    Petit à petit, j’ai eu l’impression d’entrer un peu plus dans son univers. Avant de partir, je lui ai dit :

    « Ce week-end, ce sera une collègue qui passera vous voir. »

    Elle a immédiatement râlé.

    « Je ne veux pas voir d’inconnus. »

    J’ai souri.

    « D’accord… mais moi, je reviens lundi. »

    Elle m’a regardée quelques secondes avant de répondre :

    « Bon… alors ça va. »

    Le week-end s’est finalement bien passé. Elle avait accepté les visites, même si elle restait distante. Mais son poids continuait de baisser, et moralement, elle allait toujours très mal.

    Notre objectif était simple : qu’elle accepte progressivement toute l’équipe, pour ne pas dépendre d’une seule personne et pour qu’elle puisse être réellement entourée.

    Et puis, un jour, j’ai découvert sa faiblesse. Les hommes.

    En parlant avec elle, j’ai remarqué qu’elle devenait immédiatement plus souriante lorsqu’un collègue masculin était évoqué. Alors j’ai demandé discrètement à deux de mes collègues hommes s’ils accepteraient de passer pendant mon absence.

    Le résultat a été spectaculaire. Lors de leur première visite, elle avait fait l’effort de se recoiffer. L’un d’eux m’a même dit en riant :

    « Elle m’a demandé si ma chemise était bien repassée avant d’entrer ! »

    Pour la première fois depuis longtemps, elle semblait vouloir faire bonne impression. Puis une autre collègue m’a confié qu’elle était très douée pour les coiffures, les brushings et toutes ces petites choses qui redonnent confiance aux femmes.

    J’ai hésité avant d’en parler à Madame, car elle pouvait être exigeante et autoritaire. Mais je lui ai proposé avec délicatesse :

    « Une de mes collègues sait très bien faire les brushings. Si un jour vous en avez envie, elle pourrait venir vous aider un peu avec vos cheveux. »

    Elle a d’abord fait semblant de ne pas être intéressée. Puis elle a demandé :

    « Elle sait vraiment faire les brushings ? »

    J’ai compris que la porte était entrouverte. La visite a eu lieu quelques jours plus tard. D’après ma collègue, Madame avait donné des instructions très précises :

    « Pas trop de volume ici. »

    « Les mèches doivent tomber comme ça. »

    « Et surtout, ne me faites pas une coiffure de vieille dame. »

    Elles ont finalement beaucoup ri ensemble. Le lendemain en allant chez une autre patiente de la région, elle me dit :

    « Tu sais quoi ? Madame Revaz est venue au bar hier soir ! »

    Je n’en revenais pas. Cela faisait des mois qu’elle n’y mettait plus les pieds. On m’a raconté qu’elle avait retrouvé quelques anciens habitués, qu’elle avait ri, discuté, raconté des souvenirs du temps où elle servait derrière le comptoir. En apprenant cela, j’ai eu les larmes aux yeux.

    Parce que parfois, on croit qu’aider quelqu’un, c’est surtout gérer ses médicaments, son poids ou ses soins.

    Mais on soigne aussi l’estime de soi, le sentiment d’exister encore, le plaisir de se sentir regardée autrement qu’en tant que patiente.

    Aujourd’hui, mon nouveau défi est de lui faire accepter de rencontrer notre diététicienne.

    Et connaissant Madame Revaz, je sais déjà que cela demandera probablement autant de stratégie qu’une négociation diplomatique. La suite… au prochain épisode.


  • Le pansement urgent… qui pouvait finalement attendre

    Le pansement urgent… qui pouvait finalement attendre

    Le pansement urgent… qui pouvait finalement attendre

    Ce que je vois

    Ce jour-là, je fais un passage à la pharmacie pour récupérer le matériel nécessaire au soin d’un patient. Comme prévu, je vérifie que j’ai tout ce qu’il faut avant de prendre la route.

    Une fois dans la voiture, j’appelle le patient pour lui annoncer que je suis en route.

    C’est une habitude que nous avons avec lui, car son chat peut parfois être agressif et il nous est demandé de l’appeler avant notre arrivée afin qu’il puisse l’enfermer dans une autre pièce.

    Je compose son numéro. Il décroche.

    « Bonjour, j’ai récupéré le matériel pour votre pansement, je me mets en route chez vous. »

    Sa réponse est immédiate, mais son ton est assez froid.

    « Il faut m’appeler seulement cinq minutes avant d’arriver. »

    Puis il raccroche. Je reste quelques secondes avec mon téléphone dans la main. Je comprends sa demande. Après tout, c’est vrai que nous devons respecter son organisation avec son animal.

    Alors je continue ma route et je me dis que je vais simplement suivre ce qu’il demande. Vingt minutes plus tard, je l’appelle donc comme prévu, cinq minutes avant d’arriver.

    Pas de réponse.

    J’attends quelques secondes.

    Je rappelle.

    Toujours rien.

    Je me rends quand même devant chez lui, pensant qu’il a peut-être simplement été occupé ou qu’il n’a pas entendu son téléphone.

    Je sonne.

    J’attends.

    Pas de réponse.

    Je frappe à la porte.

    Toujours rien.

    Je regarde l’heure.

    Je ne m’y attendais pas et je ne sais pas quoi faire. Alors je reste devant la porte.

    J’attends.

    Dix minutes passent.

    Puis quinze.

    Puis vingt.

    Pendant ce temps, j’en profite pour ouvrir mes mails, répondre à quelques messages de collègues et avancer sur ce que je peux depuis mon téléphone.

    Mais plus le temps passe, plus une question commence à me traverser l’esprit :

    « Est-ce que ce pansement était vraiment si urgent aujourd’hui ? »

    Parce que si le soin avait absolument dû être fait dans l’immédiat, j’aurais imaginé qu’il aurait été disponible au moment où j’arrivais.

    Je regarde mon planning. Je sais que j’ai déjà beaucoup d’aministration à faire au bureau. Et ce n’est pas juste pour les autres patients qui eux jouent le jeu et respectent les horaires. Après vingt minutes d’attente, je prends finalement la décision de repartir.

    Je me dis que je vais prévenir mes collègues et voir si l’une d’entre elles peut passer le lendemain afin de refaire le pansement. Je remonte dans ma voiture et je vais au bureau.

    Arrivé au bureau, je pose mes affaires et je regarde mon téléphone. Et là, je vois un appel manqué. C’est lui. Je regarde l’heure. L’appel date de cinq minutes. Je reste quelques secondes sans réagir.

    Mais je fais rapidement le calcul. J’avais appelé depuis la pharmacie. J’avais fait les vingt minutes de route. Bien évidemment, il sait que cela me prend 20 minutes. J’avais attendu vingt minutes devant chez lui. Et pendant mon retour, il m’avait rappelé.

    Au total, cela représente presque une heure pendant laquelle nous avons essayé de nous retrouver… mais sans réussir à nous joindre.

    Je sais que cinq ou dix minutes de retard peuvent arriver dans notre métier. Les imprévus font partie du quotidien. Un patient peut avoir besoin de plus de temps.

    Un soin peut être plus compliqué que prévu. Une situation peut changer complètement une tournée.

    Mais là, presque une heure d’écart, alors qu’il savait que je venais, me semble beaucoup. Et surtout, je suis déjà en retard sur le reste de ma journée.


    Ce que ça me fait

    Cette situation m’a fait réfléchir à quelque chose que les patients ne voient pas toujours dans les soins à domicile.

    Quand nous arrivons chez quelqu’un, nous sommes souvent seuls avec lui. Il peut avoir l’impression que nous sommes disponibles uniquement pour sa situation. Mais derrière chaque visite, il y a une tournée complète. Un planning. D’autres patients. D’autres personnes attendent également leur soin, leur traitement ou simplement notre présence.

    Un retard chez une personne peut parfois avoir des conséquences sur toute la suite de la journée. Et c’est quelque chose qui est difficile à expliquer, car ce n’est pas forcément visible de l’extérieur.

    En même temps, je garde aussi une part de compréhension. Peut-être qu’il avait une bonne raison. Peut-être qu’il n’a vraiment pas entendu. Peut-être qu’il s’est passé quelque chose qui l’a empêché de répondre. Je ne peux pas le savoir. Et c’est important de garder cette nuance.

    Dans notre métier, on accompagne des personnes avec leurs habitudes, leurs peurs et leurs contraintes. Mais de leur côté, il faut aussi comprendre que nous sommes plusieurs.

    Que nous ne pouvons pas simplement arrêter notre journée pour attendre indéfiniment.

    Ce n’est pas un manque de volonté. Ce n’est pas un manque d’envie d’aider. C’est simplement la réalité des soins à domicile. Alors oui, si quelques minutes de retard arrivent, ce n’est pas grave. On s’adapte. On trouve des solutions.

    Mais quand une personne demande elle-même un passage, insiste pour que le soin soit fait, puis n’est finalement pas disponible au moment prévu, il faut aussi accepter que cela ait des conséquences.

    Parce qu’au bout du compte, derrière chaque porte à laquelle nous frappons, il y a toujours une autre porte qui nous attend.


  • Le patient qui refuse les urgences

    Le patient qui refuse les urgences

    Le patient qui refuse les urgences

    Mon téléphone sonne alors que je suis en pleine tournée. La voix de ma collègue est inhabituellement paniquée.

    « Il faut que tu viennes. C’est urgent chez Monsieur Gilliaz. »

    Je termine rapidement ce que je suis en train de faire, j’explique à la patiente que je dois partir immédiatement, je prends mon sac à dos et je file.

    Heureusement, Monsieur Gilliaz habite tout près. J’ai à peine cinq minutes de route. Je me gare à la hâte et monte rapidement les escaliers. La porte de l’appartement est grande ouverte. Ma collègue fait les cent pas entre le couloir et le salon. Dès qu’elle me voit, son visage se détend d’un coup.

    « Je suis là, ne t’inquiète pas. »

    Je vois dans ses yeux un mélange de soulagement… et d’agacement. Je pose mon sac à dos à l’entrée et j’avance dans l’appartement. Puis j’aperçois les pieds de Monsieur Gilliaz sortant de sa chambre. Il est allongé au sol.

    « Bonjour Monsieur, vous m’entendez ? »

    Il tourne la tête vers moi.

    « Ah, c’est toi ? Je pensais qu’elle allait appeler quelqu’un d’autre… Mais rien contre toi, hein. »

    Je lance un regard interrogateur à ma collègue. Elle m’explique rapidement :

    « Quand je suis arrivée, il n’était pas encore levé. J’ai commencé le ménage du salon et il a voulu aller aux toilettes. En se levant, il a perdu la force dans les jambes et il est tombé d’un coup. J’ai entendu un énorme boum. J’ai essayé de le relever, mais je n’y arrive pas. Et depuis tout à l’heure, j’essaie de lui faire accepter les urgences… mais il refuse. »

    Je lui réponds :

    « Tu as très bien fait de m’appeler. Je vais d’abord l’examiner, ensuite on verra pour le relever. »

    Je m’accroupis près de lui et commence calmement mon évaluation. Je prends ses constantes. Je vérifie sa respiration. Je cherche d’éventuelles douleurs. Il a de gros hématomes sur le côté de la hanche et de la cuisse, là où il a heurté le sol. Heureusement, il n’a pas tapé la tête. Sa tension est très élevée, mais après une chute et le stress du moment, cela ne m’étonne pas complètement. Pendant que je l’examine, il me dit gentiment :

    « Vous n’êtes pas capable de me relever, vous. »

    Je souris.

    « Oh, vous seriez surpris. Je fais beaucoup de sport, je serais probablement capable de vous relever. Mais ce n’est pas ça qui m’inquiète. Je veux surtout comprendre pourquoi vous êtes tombé et savoir si vous êtes en sécurité chez vous. »

    Il hausse les épaules.

    « Les jambes m’ont lâché, voilà tout. »

    « Ce n’est pas quelque chose qu’on peut simplement ignorer. Je vais vous aider à vous asseoir dans le lit, puis on regardera comment vous vous sentez après quelques minutes. »

    Avec l’aide de ma collègue, nous réussissons à le remettre assis sur le bord du lit. Une fois installé, je prends le temps de refaire une auscultation plus complète. En écoutant ses poumons, j’entends quelque chose qui ne me plaît pas du tout. Sa tension reste haute. Et surtout, cette chute associée à une faiblesse brutale des jambes me paraît très préoccupante. Pour moi, il doit aller aux urgences. Mais dès que je prononce le mot, il secoue la tête.

    « Hors de question. »

    Je tente une autre approche.

    « Entre nous, vous pensez vraiment pouvoir vous relever seul si cela se reproduit ? »

    Il répond immédiatement, avec une conviction désarmante :

    « Bien sûr. Là, c’était juste un moment de faiblesse. »

    Je décide alors de le laisser me montrer ce dont il est capable. Je range tranquillement mon matériel pendant qu’il se dirige vers les toilettes. Je l’observe discrètement. Il arrive à marcher jusqu’aux WC. Il s’assoit. Puis, quelques minutes plus tard, j’entends sa voix :

    « Vous êtes toujours là ? »

    « Oui, pourquoi ? »

    « J’aurais besoin d’un petit coup de pouce pour me relever. »

    Je m’approche et je le regarde dans les yeux.

    « Monsieur, si vous n’arrivez pas à vous relever seul des toilettes, vous ne pouvez pas rester seul à la maison aujourd’hui. Ma collègue doit repartir en tournée, et moi aussi. Nous ne pouvons pas rester ici toute la journée. Il faut comprendre ce qui ne va pas. »

    Il refuse encore. Alors je le laisse essayer. Cinq minutes. Puis dix. Il pousse sur ses bras, souffle, recommence… mais il n’y arrive pas. Finalement, épuisé, il baisse la tête.

    « D’accord… appelez les urgences. »

    Je lui propose alors un compromis :

    « Écoutez, si vous êtes d’accord, je peux aller chercher une chaise roulante aux urgences et vous y emmener directement. Cela vous évitera les frais d’ambulance. »

    Cette fois, il accepte. Je le réinstalle confortablement dans son lit et demande à ma collègue de rester avec lui pendant que je vais chercher la chaise. Aux urgences, j’explique rapidement la situation. Ils comprennent immédiatement l’urgence de l’évaluation. Je reviens avec la chaise roulante, je l’aide à s’y installer et nous nous dirigeons vers la sortie. Juste avant la porte de l’appartement, il me dit encore :

    « Finalement… ça ne vaut peut-être pas la peine d’aller aux urgences. »

    Je m’arrête. Je bloque doucement la chaise roulante et je le regarde.

    « Très bien. On peut annuler. Mais à une seule condition : vous vous levez seul de cette chaise. »

    Il essaie une première fois. Puis une deuxième. Puis une troisième. Ses jambes tremblent. Il n’arrive même pas à décoller complètement du siège. Après quelques tentatives, il soupire longuement et me fait un petit signe de tête. Un signe qui voulait dire :

    « Vous aviez raison. On peut y aller. »

    En poussant la chaise dans le couloir de l’hôpital, je me suis fait une réflexion. Parfois, les patients ne refusent pas les urgences parce qu’ils ne comprennent pas. Ils refusent parce qu’accepter, c’est reconnaître qu’ils ont perdu une part de leur autonomie. Et cette perte-là est souvent beaucoup plus difficile à accepter qu’une chute ou qu’une douleur.

    Ce jour-là, je n’ai pas eu besoin de le convaincre avec de grands discours. J’ai simplement eu besoin de lui permettre de voir lui-même la réalité de sa situation. Cela pouvait paraître cruel, mais je préfère qu’il le réalise devant moi que seul chez lui coincé au WC sans moyen de nous appeler.

    Et parfois, c’est seulement lorsqu’une personne se retrouve face à ce qu’elle ne peut plus faire… qu’elle accepte enfin qu’on l’aide.


  • La femme qui boit… mais qui continue de s’occuper de son mari

    La femme qui boit… mais qui continue de s’occuper de son mari

    La femme qui boit… mais qui continue de s’occuper de son mari

    Ce que je vois

    Cet après-midi-là, je dois me rendre chez un patient que nous suivons depuis un moment. Comme souvent avec lui, son épouse est présente et joue un rôle très important dans son quotidien. Avant chacune de nos visites, nous avons pris l’habitude de l’appeler quelques minutes avant notre arrivée afin qu’elle puisse mettre leur chienne dans une autre pièce pour que nous puissions travailler dans de bonnes conditions.

    C’est donc naturellement que je prends mon téléphone avant de monter chez eux. Elle décroche.

    « Bonjour, c’est moi. Je suis en route, j’arrive dans quelques minutes. Comment ça va aujourd’hui ? »

    À travers le téléphone, je sens immédiatement que quelque chose est différent.

    Sa voix est étrange.

    Elle semble très fatiguée, comme si elle venait de se réveiller ou comme si elle avait énormément de peine à rester concentrée sur notre conversation. Ses phrases sont moins claires que d’habitude, elle cherche parfois ses mots et j’ai l’impression qu’elle n’est pas totalement présente.

    « Écoutez… rien ne va. Il a super mal à son orteil. Je ne comprends pas, les Dafalgan ne sont pas assez puissants. Ça ne passe pas. »

    Je l’écoute attentivement.

    « Vous avez justement rendez-vous mercredi avec le médecin. Il faudra absolument lui expliquer les douleurs et lui demander s’il est possible d’avoir quelque chose de plus adapté. De mon côté, je n’ai rien avec moi et je n’ai absolument pas le droit de donner un traitement supplémentaire sans l’accord du médecin. »

    Elle acquiesce, mais sa façon de répondre me laisse toujours cette impression étrange. Quelques minutes plus tard, j’arrive devant leur maison. Elle m’ouvre la porte. Et dès le premier regard, je remarque que son état n’est pas habituel.

    Elle a les yeux creusés, le visage marqué par la fatigue et elle semble avoir plus de difficultés à marcher droit. Son comportement est différent, ses paroles sont parfois confuses et elle me donne l’impression d’être ailleurs.

    Je rentre dans la maison et je retrouve son mari. Comme toujours, je me concentre d’abord sur lui et sur les soins que je dois réaliser. Mais rapidement, elle revient vers moi.

    « Vous refaites les pansements aujourd’hui ? »

    « Oui, justement. Je vais refaire les pansements afin de pouvoir envoyer mon rapport au médecin pour mercredi. Comme ça, il aura toutes les informations nécessaires et pourra décider de la suite à donner. »

    Elle semble vouloir m’aider, comme elle le fait habituellement. Elle cherche le matériel. Mais rapidement, je remarque que quelque chose ne correspond pas. Ce n’est pas le matériel que nous utilisons habituellement pour son soin. Je vérifie avec elle.

    « Vous avez pu récupérer tout ce qu’il fallait à la pharmacie ? »

    Elle me montre les produits. Certains ne sont pas les bons. Elle me donne également des informations qui ne correspondent pas aux dernières consignes que nous avions reçues.

    Je reprends doucement avec elle, sans la brusquer, car je vois bien qu’elle essaie malgré tout de faire au mieux. Et c’est peut-être ce qui me marque le plus.

    Malgré son état du jour, malgré sa fatigue, malgré cette confusion qui apparaît par moments, elle reste concentrée sur son mari. Elle connaît ses habitudes. Elle sait comment il aime être installé. Elle sait où ranger ses affaires. Elle anticipe certaines choses avant même qu’il demande. Elle est présente.


    Ce que ça me fait

    Après cette visite, je décide d’en parler avec ma collègue. Je lui explique ce que j’ai observé, cette impression que quelque chose n’allait pas chez elle. Elle m’écoute puis me dit simplement :

    « Oui… Madame boit. »

    Cette phrase me reste en tête. Parce que derrière ces quelques mots, il y a toute une réalité que je ne connaissais pas. Je ne sais pas depuis quand cela dure. Je ne sais pas ce qui l’a amenée à boire. Je ne connais pas son histoire, ses difficultés, ses blessures ou les moments où elle a commencé à perdre pied.

    Mais je comprends aussi une chose : porter le rôle de proche-aidant au quotidien peut être extrêmement lourd. Son mari a de nombreuses pathologies. Son état demande une surveillance constante. Les soins s’enchaînent. Les inquiétudes sont présentes chaque jour. Et elle, elle est là au milieu de tout ça.

    Elle doit gérer son propre quotidien tout en accompagnant quelqu’un qu’elle aime et dont l’état de santé est fragile. C’est une charge immense. Parfois, on voit uniquement le comportement problématique d’une personne.

    On voit quelqu’un qui boit. On voit quelqu’un qui oublie certaines choses. On voit quelqu’un qui n’arrive plus à gérer certaines situations. Mais derrière ce comportement, il y a aussi souvent une histoire. Une souffrance. Un épuisement.

    Une manière de tenter de supporter quelque chose qui paraît trop lourd à porter. Cela ne rend pas la situation simple, et cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas agir. Mais cela change le regard que l’on porte sur cette personne. Parce que ce jour-là, je n’ai pas vu uniquement une femme qui avait bu.

    J’ai vu une épouse fatiguée qui continuait malgré tout à prendre soin de son mari. Une femme qui semblait s’oublier complètement pour continuer à être présente pour quelqu’un d’autre. Et je me suis rappelé une chose importante dans notre métier : parfois, la personne qui accompagne le malade a elle aussi besoin qu’on remarque qu’elle souffre.

    Parce qu’un proche-aidant reste avant tout un être humain. Et parfois, derrière ceux qui tiennent debout pour les autres, il y a des personnes qui auraient aussi besoin que quelqu’un pense à les soutenir.


  • Le jour où ma collègue s’est fait mettre dehors

    Le jour où ma collègue s’est fait mettre dehors

    Le jour où ma collègue s’est fait mettre dehors

    « Ah, tu tombes bien ! »

    Je m’exclame avec enthousiasme en apercevant ma collègue dans le couloir du service. Elle me regarde immédiatement avec méfiance.

    « Oulah… qu’est-ce que tu vas encore me demander cette fois-ci ? »

    Je ris.

    « Promis, ce n’est pas si terrible. J’ai vu que tu allais chez Madame Fournier cet après-midi. »

    Elle acquiesce en levant un sourcil.

    « Oui… pourquoi ? »

    Je prends un ton un peu plus sérieux.

    « Je voulais savoir si tu pourrais essayer de lui proposer de l’accompagner faire quelques courses. »

    Je redoutais un peu sa réaction. Ce n’était pas prévu dans son planning, et je savais que Madame Fournier pouvait être… compliquée. Ma collègue ouvre de grands yeux.

    « Attends… tu crois vraiment qu’elle va accepter ? »

    Je lui explique :

    « Je suis passée vendredi. Elle m’a dit qu’elle aimerait tellement pouvoir acheter les produits qu’elle aime d’habitude. Depuis qu’on lui a retiré son permis, elle n’a plus de voiture et son magasin préféré est à dix minutes en voiture. À pied, c’est beaucoup trop loin pour elle. »

    Je marque une pause avant d’ajouter :

    « J’ai vu que tu avais un trou d’environ une heure dans ton planning. Si tu es d’accord, tu pourrais peut-être profiter de ce moment pour faire un petit tour avec elle au magasin. »

    Elle réfléchit quelques secondes puis sourit.

    « Écoute, avec plaisir ! Je ne savais justement pas quoi faire de ce trou dans mon planning. Et si ça peut lui donner envie de manger un peu plus et de reprendre du poids, ce serait une bonne chose. »

    Nous étions toutes les deux ravies de cette idée.

    Madame Fournier vivait seule depuis des années. Elle était très maigre, mangeait peu et refusait souvent les solutions que nous lui proposions. Je me disais qu’en choisissant elle-même ses aliments, peut-être qu’elle retrouverait un peu d’appétit et surtout un peu de plaisir.

    Je ne m’attendais absolument pas à ce qui allait suivre. Une demi-heure plus tard, mon téléphone sonne.

    C’est ma collègue. Mais avant même que je puisse parler, j’entends un immense éclat de rire à l’autre bout du fil.

    « Euh… tout va bien ? »

    Elle rit tellement qu’elle peine à reprendre son souffle.

    « Tu ne vas jamais me croire… »

    Je commence déjà à m’inquiéter.

    « Qu’est-ce qu’il s’est passé ? »

    « Je me suis fait mettre dehors. »

    Je reste silencieuse une seconde, persuadée d’avoir mal entendu.

    « Pardon ? »

    Elle éclate de rire de plus belle.

    « Oui, oui. Littéralement mise dehors ! »

    Elle m’explique la scène. Elle était arrivée comme d’habitude, avait pris le temps de discuter un peu avec Madame Fournier, puis avait abordé doucement le sujet des courses.

    Au début, la dame avait répondu vaguement. Alors ma collègue avait insisté un peu, pensant bien faire.

    « Vous savez, ce serait l’occasion de choisir ce qui vous fait vraiment envie. Et puis votre frigo est presque vide… »

    Manifestement, ce n’était pas le bon jour. Madame Fournier s’était redressée d’un coup, les joues rouges d’agacement.

    « Je vous ai dit non ! »

    Puis, à la surprise générale, cette petite dame frêle, qui peinait habituellement à ouvrir certains bocaux et manquait de force pour se lever de son fauteuil, avait attrapé ma collègue par les bras. Elle l’avait conduite jusqu’à la porte d’entrée.

    Et elle l’avait poussée dehors. Avant de refermer la porte derrière elle. Je n’en revenais pas.

    « Mais… comment elle a réussi à te pousser ? Elle est toute mince ! »

    Ma collègue riait encore.

    « Je te jure, quand quelqu’un est motivé, il trouve des forces insoupçonnées ! »

    Ce qui m’a le plus étonnée, c’est qu’elle ne l’avait absolument pas mal pris.

    Aucune colère.

    Aucune vexation.

    Juste un immense fou rire devant l’absurdité de la situation.

    « Franchement, elle n’était clairement pas d’humeur aujourd’hui. Je réessaierai la semaine prochaine. »

    Je me suis sentie un peu coupable.

    « Désolée… je ne pensais vraiment pas que tu allais finir sur le palier. Je ne voulais pas que ça abîme votre relation. »

    Elle me répond immédiatement :

    « Mais non ! Justement, c’est ça qui est drôle. Avec certains patients, il faut savoir accepter qu’il y ait des jours avec… et des jours sans. »

    Des fois, nous voulons souvent aider à tout prix. Nous voyons un frigo vide, une perte de poids, une personne isolée, et nous cherchons immédiatement une solution. Mais parfois, derrière un refus, il n’y a pas seulement de l’entêtement. Il y a le besoin de garder le contrôle sur ce qu’il reste de sa vie.

    J’ai aussi appris de ma collègue. Réussir à rire de sa situation. J’oublie que ce n’est qu’un travail et qu’il faut prendre du recul. Ne pas prendre à cœur. Sinon, les journées sont longues.


  • La douleur qu’elle ne s’autorisent pas à montrer

    La douleur qu’elle ne s’autorisent pas à montrer

    La douleur qu’elle ne s’autorisent pas à montrer 

    Ce que je vois

    Cette fin de matinée-là, je me retrouve chez une dame que je connais très peu.

    Habituellement, c’est ma collègue qui s’occupe d’elle. Elle la connaît depuis longtemps, connaît ses habitudes, ses petites manies et surtout sa manière de fonctionner. Mais comme ma collègue est en vacances, c’est naturellement moi qui prends le relais.

    En arrivant chez elle, je sais déjà que la visite ne sera pas forcément simple. Cette dame a un caractère bien trempé. Elle est très exigeante, très précise, et elle remarque absolument tout. À peine arrivée, j’ai déjà l’impression d’être évaluée.

    « Il ne faut pas oublier de mettre la blouse. »

    « Pensez à lui couper les ongles quand vous aurez terminé. »

    Elle ne parle pas vraiment d’elle. Elle parle surtout de son mari. Car dans cette maison, notre prise en charge concerne principalement Monsieur.

    Il est malade, très diminué, et nécessite beaucoup de soins. Elle, de son côté, a beaucoup moins de problèmes de santé. Nous passons donc surtout pour lui, avec quelques petits soins pour elle en complément.

    Comme plusieurs soignants interviennent chez eux, il est normal que chacun ait parfois une manière légèrement différente de faire les choses.

    Mais pour elle, ce n’est pas envisageable. Tout doit être fait exactement de la même façon. Le même ordre. Les mêmes gestes. Les mêmes habitudes.

    Elle observe tout. Elle vérifie tout. Et elle n’hésite pas à nous reprendre dès qu’elle remarque une différence. Au début, je dois l’avouer, je trouve cela difficile. J’ai l’impression d’être constamment surveillée. Comme si chacun de mes gestes était analysé. Mais je continue mon travail.

    Je m’occupe de son mari, je réalise les soins nécessaires, je prends le temps de l’écouter et de répondre à ses questions. Puis, une fois terminé, je me tourne enfin vers elle.

    « Maintenant, je vais regarder votre pied. »

    Elle s’installe et me montre son petit pansement à l’orteil. Ce n’est pas grand-chose comparé à ce que vit son mari. Un simple soin qui, pour elle, semble presque secondaire. Je commence à retirer doucement le pansement.

    « Est-ce que ça vous fait mal si je touche ici ? »

    Elle me répond immédiatement :

    « Non, allez-y franchement. J’ai l’habitude. On ne va pas y passer toute la matinée. »

    Son ton est sec. Comme si ressentir une douleur était une perte de temps. Alors je continue. Je réalise son soin avec attention, tout en sentant son regard posé sur chacun de mes gestes. Elle surveille. Elle observe. Elle attend peut-être que je fasse une erreur.

    À un moment donné, son mari bouge brusquement dans son fauteuil. Par réflexe, je lève immédiatement les mains pour arrêter mon geste et éviter de faire une mauvaise manipulation. Mais elle réagit aussitôt.

    « Pourquoi tu t’es levé ? Reste dans le fauteuil ! Tu étais bien installé ! »

    Son mari hausse simplement les épaules et retourne s’asseoir sans répondre. Puis elle revient vers moi. Je termine son pansement. À ce moment-là, je vois son visage changer. Une légère grimace. Presque imperceptible. Mais je l’ai vue. Je m’arrête.

    « Vous avez mal ? »

    « Non. »

    Je la regarde.

    « Si. Vous avez mal. »

    Elle détourne les yeux.

    « Vous n’avez pas d’antidouleur non plus ? »

    Elle soupire légèrement. Puis, presque dans un murmure :

    « On ne peut pas se permettre de se plaindre quand quelqu’un est encore plus mal que nous. »

    Cette phrase m’arrête. Parce qu’elle explique tout.


    Ce que ça me fait

    À cet instant, je comprends enfin quelque chose que je n’avais pas vu avant. Cette femme ne minimise pas sa douleur parce qu’elle n’a pas mal. Elle la minimise parce qu’elle pense qu’elle n’a pas le droit d’avoir mal.

    Ses orteils sont déformés suite à un accident. Certains sont cassés, certains la gênent au quotidien. Elle souffre. Mais à côté d’elle, son mari est en fin de vie. Il souffre davantage. Alors, dans son esprit, sa propre douleur n’a plus de place.

    Elle serre les dents. Elle avance. Elle prend sur elle.

    Parce qu’elle pense que quelqu’un d’autre mérite davantage qu’elle qu’on s’occupe de lui. Et soudain, son comportement avec nous prend un autre sens. Son côté autoritaire. Ses remarques constantes. Son besoin que tout soit parfait. Cette manière de vouloir tout contrôler.

    Ce n’était peut-être pas de la méchanceté. C’était peut-être simplement toute la peur, la fatigue et l’impuissance qu’elle accumulait depuis des mois… et qu’elle n’arrivait pas à exprimer autrement.

    Parce qu’elle ne pouvait pas se permettre de craquer devant son mari. Elle ne pouvait pas lui montrer qu’elle aussi avait peur. Alors elle gardait tout. Et parfois, ce qui reste enfermé trop longtemps finit par ressortir ailleurs. Avec nous. Avec les personnes qui entrent dans sa maison. Avec celles qui peuvent recevoir un peu de ce trop-plein.

    Derrière une personne froide, exigeante ou difficile, il y a parfois une souffrance qu’on ne voit pas. Cela ne veut pas dire que tout est acceptable. Mais comprendre ne signifie pas excuser. Cela signifie simplement regarder un peu plus loin que le comportement.

    Ce jour-là, je n’ai pas seulement vu une dame qui me corrigeait sur chaque détail.

    J’ai vu une épouse qui s’oubliait complètement pour continuer à tenir debout auprès de l’homme qu’elle aimait.


  • La dame qui n’avait plus grand-chose… sauf sa générosité

    La dame qui n’avait plus grand-chose… sauf sa générosité

    La dame qui n’avait plus grand-chose… sauf sa générosité

    Aujourd’hui, j’avais un soin à faire chez une dame que je connaissais très peu.

    Habituellement, ce sont toujours les mêmes collègues qui s’en occupent. Elles l’adorent, elles disent souvent que c’est leur « chouchoute ». Moi, malgré les années passées dans le service, je n’étais presque jamais allée chez elle.

    En regardant mon planning, je savais déjà que la visite allait être longue.

    Son soin demandait beaucoup de temps : plusieurs étapes, des temps de pause entre chaque produit, parfois cinq, parfois dix minutes à attendre avant de pouvoir continuer. Quand on connaît bien un patient, ces moments passent vite. On discute, on plaisante, on parle de la famille, de la météo ou des souvenirs.

    Mais avec elle… je n’avais aucun sujet de conversation.

    Je me sentais presque maladroite.

    J’ai commencé par parler un peu de ma journée, de la météo, de choses simples du quotidien. Elle hochait doucement la tête. Cela semblait au moins remplir le silence. Pendant que je préparais la suite du soin, quelque chose m’a surprise. Il manquait du matériel que nous utilisions d’habitude pour ce type de pansement. Je lui demande alors :

    « Vous vous êtes trompée dans la commande ? »

    « Non, non… c’est normal. »

    Sa réponse était calme, sans gêne apparente. Je me suis adaptée avec ce qu’elle avait. Cela ne me dérangeait pas particulièrement, mais je trouvais cela étrange. Quelques minutes plus tard, pendant un temps d’attente, je lui demande naturellement :

    « Vous avez besoin de quelque chose ? Je peux peut-être le noter pour la prochaine commande. »

    Elle me répond avec un petit sourire :

    « Oh non… je me contente de ce que j’ai. »

    Cette phrase m’a touchée sans que je sache pourquoi. Pour détendre un peu l’atmosphère, je lui lance en riant :

    « Je sais que vous adorez mes collègues. Moi, je vous connais tellement peu que je ne sais même pas encore de quoi discuter avec vous ! »

    Et là, quelque chose s’est ouvert. Comme si cette simple phrase avait fait tomber une barrière. Elle regarde le matériel posé sur la table et dit doucement :

    « Si je n’ai pas tout le matériel, c’est parce que je fais très attention à chaque dépense. »

    Je reste silencieuse. Puis elle commence à raconter.

    « Mon mari est décédé il y a plus de dix ans. C’était très rapide… je n’étais pas du tout préparée à me retrouver seule. »

    Sa voix tremble légèrement.

    « J’étais complètement perdue. Et puis, quelque temps après, j’ai rencontré un homme. Beaucoup plus jeune que moi. À ce moment-là, j’avais tellement besoin d’attention que je n’ai rien vu venir. »

    Elle esquisse un sourire triste.

    « J’ai été une bonne pigeonne. »

    Je lui demande doucement :

    « Comment ça ? »

    « Au début, c’était de petites choses. Il disait qu’il devait changer les pneus de sa voiture pour pouvoir venir me voir. Alors je l’ai aidé. Ensuite il y a eu une réparation, puis un problème de travail, puis une facture imprévue… Chaque fois, il me faisait comprendre que c’était pour pouvoir continuer à venir me voir. »

    Elle marque une pause.

    « Et moi, j’avais peur qu’il parte. Alors je donnais. Encore et encore. »

    Je sens ma gorge se serrer.

    « Un jour, il a disparu. Plus d’appels. Plus de messages. Et moi, je me suis retrouvée avec une montagne de dettes. »

    Elle baisse les yeux vers ses mains.

    « J’ai utilisé mon deuxième pilier pour tout rembourser. Je ne voulais pas avoir de poursuites ni de pénalités. Mais du coup… je n’ai plus la retraite que mon mari et moi avions construite pendant toutes ces années. Je vis seulement avec ma petite rente, et comme j’ai peu travaillé pour m’occuper des enfants, ce n’est vraiment pas grand-chose. »

    Je reste immobile, le pansement entre les mains. Je repense à toutes les fois où je suis passée devant cette maison en imaginant simplement une dame modeste. Je n’avais jamais imaginé le poids qu’elle portait.

    Et pourtant… Cette femme, c’est celle qui nourrit tous les chats du quartier. Elle donne du pâté à son chat, et dix autres finissent par arriver devant sa porte. C’est celle qui nous propose toujours un biscuit, un chocolat ou un café quand nous venons faire les soins.

    Jamais un mot de plainte.

    Jamais un reproche.

    Elle me regarde soudain avec une inquiétude presque enfantine.

    « Vous me trouvez ridicule ? »

    Je pose doucement le matériel.

    « Non. Pas du tout. Je trouve surtout terrible ce que vous avez vécu. »

    Ses yeux se remplissent de larmes, mais elle sourit quand même. Ce jour-là, je suis repartie avec une immense leçon. L’expression “les apparences sont trompeuses” n’a jamais été aussi véridique. On croit souvent connaître les gens parce qu’on voit leur maison, leurs habitudes ou leurs difficultés matérielles.

    Mais derrière une personne qui « vit avec peu », il y a parfois une histoire de deuil, de solitude, d’amour mal placé et de confiance brisée. Et ce qui m’a le plus bouleversée, ce n’est pas qu’elle ait tout perdu. C’est qu’après avoir été trompée, ruinée et laissée seule, elle ait encore assez de cœur pour partager ses biscuits avec les soignants… et son repas avec les chats du quartier. Parfois, les personnes qui possèdent le moins sont aussi celles qui donnent le plus.


  • Deux proches qui ne s’aiment pas… et tout le monde coincé au milieu

    Deux proches qui ne s’aiment pas… et tout le monde coincé au milieu

    Deux proches qui ne s’aiment pas… et tout le monde coincé au milieu

    Ce que je vois

    Ce matin-là, j’arrive au bureau encore à moitié plongée dans mon premier café lorsque ma collègue me regarde avec cet air qui annonce toujours une information importante.

    « Oh, il faut que je te dise quelque chose. Madame Fera est sortie de l’hôpital plus vite que prévu. Elle est rentrée à la maison hier. Je t’ai laissé un trou dans ton planning pour que tu puisses aller la voir cet après-midi. D’ailleurs, ses proches ont déjà appelé plusieurs fois. »

    Je suis sincèrement contente d’apprendre son retour. C’est une patiente que j’apprécie beaucoup. Mais je suis aussi surprise : je ne pensais vraiment pas qu’on la laisserait sortir si tôt après son hospitalisation.

    Immédiatement, une inquiétude me traverse : J’espère qu’elle va suffisamment bien pour être à domicile.

    Je commence ma tournée habituelle. Quelques visites plus tard, mon téléphone sonne. C’est l’une de ses proches. Elle parle vite, comme quelqu’un qui s’inquiète énormément.

    « Bonjour… je voulais vous prévenir que je suis allée voir Madame Fera à l’hôpital. Les premiers jours, ça a été très compliqué. Elle était vraiment au fond du lit, très faible, elle mangeait peu et avait beaucoup de peine à se lever seule. Puis, petit à petit, elle a commencé à reprendre un peu du poil de la bête. D’ailleurs, un jour, elle m’a demandé de l’aider à refaire sa coloration à l’hôpital. J’ai trouvé ça touchant… on sentait qu’elle avait enfin envie de reprendre soin d’elle et de retrouver un peu d’elle-même. Mais malgré cette amélioration, je pense qu’elle en a surtout eu marre d’être hospitalisée et qu’elle a voulu rentrer chez elle. Honnêtement, je trouve que c’était encore trop tôt pour un retour à domicile. » 

    Je l’écoute attentivement.

    « Je vais justement passer la voir cet après-midi pour évaluer comment elle va à domicile. »

    Puis elle ajoute :

    « Est-ce qu’il y a quelque chose que je peux faire pour vous aider dans la prise en charge ? »

    Je réfléchis un instant.

    « Oui, ce serait très utile d’avoir une clé de l’appartement. Cela nous éviterait une mauvaise surprise si un jour elle n’arrive pas à ouvrir la porte. »

    « D’accord, je vous la rapporterai demain. De toute façon, l’autre incapable ne le fera jamais. »

    Je reste silencieuse. Je ne relève pas la remarque et je poursuis ma tournée. Plus tard dans l’après-midi, j’arrive enfin chez Madame Fera.

    Je suis heureuse de la revoir… mais dès qu’elle pose les yeux sur moi, je comprends qu’elle est loin d’être en forme. Son visage est plus pâle, ses gestes plus lents, et la fatigue semble collée à elle comme une couverture trop lourde.

    Dans le salon, une autre proche est déjà présente. L’ambiance est polie, mais tendue.

    Nous discutons de son retour à domicile, des traitements à poursuivre et de l’organisation des prochains jours. Puis cette proche me raconte à son tour ce qu’elle a observé lorsqu’elle est allée la voir à l’hôpital.

    « Moi aussi, je suis passée la voir là-bas. Les médecins disaient que les examens étaient rassurants, mais je l’ai trouvée épuisée. Elle essayait de faire bonne figure, comme toujours. Elle voulait déjà parler de rentrer chez elle alors qu’elle avait encore besoin d’aide pour beaucoup de choses. »

    Elle marque une pause, puis ajoute :

    « De toute façon, c’est surtout moi qui gère ses factures et toute l’administration. Elle est seule, elle n’a personne d’autre pour s’occuper de tout ça. »

    Je reconnais immédiatement le même sous-entendu que celui entendu au téléphone quelques heures plus tôt. Encore une fois, je ne dis rien.

    Je me concentre sur Madame Fera, qui nous regarde tour à tour avec un petit sourire fatigué, comme si elle était habituée à cette situation.


    Ce que ça me fait

    Avec le temps, j’ai compris que cette femme avait la chance d’être entourée de deux personnes qui tiennent réellement à elle.

    Et pourtant, paradoxalement, cette présence est aussi une source de tension permanente. Ces deux proches ne s’apprécient pas. Chacune est convaincue de savoir ce qui est le mieux pour Madame Fera.

    La première est très organisée, très protectrice, presque maternelle. Elle a elle-même une expérience dans le domaine du soin et anticipe tout : les médicaments, les rendez-vous, les risques, les démarches administratives.

    La seconde est plus spontanée, plus légère, plus « à la cool ». Elle cherche surtout à préserver le plaisir de vivre, les petites sorties, les envies du moment, les choses qui rendent encore le quotidien agréable malgré la maladie.

    Aucune des deux n’est mal intentionnée. Mais elles fonctionnent à l’opposé l’une de l’autre.

    Le problème, c’est que nous nous retrouvons au milieu.

    Souvent, l’une nous appelle pour savoir ce que l’autre a fait. Puis l’autre nous demande de transmettre un message à la première. Petit à petit, nous devenons malgré nous les intermédiaires d’un conflit qui ne nous appartient pas.

    Et au centre de tout cela, il y a Madame Fera. Une femme fatiguée, malade, qui aurait surtout besoin de calme et de soutien.

    Ce qui me touche le plus, c’est de voir que deux personnes capables de donner autant d’énergie pour elle dépensent aussi énormément d’énergie à se comparer mutuellement. Comme si chacune avait besoin de prouver qu’elle est « la plus présente », « la plus utile » ou « celle qui fait le mieux ».

    Dans ces situations, je me rappelle souvent une chose essentielle : notre rôle n’est pas de choisir un camp.

    Notre rôle est de rester centrés sur le patient, même lorsque les émotions des proches prennent beaucoup de place autour de lui.

    Et parfois, le soin le plus difficile n’est pas le pansement, le traitement ou la surveillance médicale.

    C’est de réussir à garder un espace de paix pour la personne malade… alors que tout le monde, autour d’elle, semble tirer la couverture de son côté.


  • Ce patient qui hurle sur mes collègues

    Ce patient qui hurle sur mes collègues

    Ce patient qui hurle sur mes collègues

    Aujourd’hui, je ne m’occupe pas directement de ce patient. Mais ce n’est pas la première fois que j’entends parler de lui. Ce n’est pas non plus la première fois que mes collègues viennent me demander de l’aide après une situation difficile avec lui.

    Ce patient est… particulier. Il a un caractère très affirmé. Il refuse beaucoup de choses. Mais une chose est certaine : ce qu’il veut par-dessus tout, c’est fumer et aller sur la terrasse.

    Le problème, c’est qu’actuellement il est hospitalisé avec plusieurs perfusions en cours. Son traitement passe en continu par une pompe. On ne peut pas simplement tout arrêter quelques minutes pour répondre à son envie.

    Et surtout, nous ne pouvons pas le laisser partir seul avec tout ce matériel. Mais voilà le problème. Nous ne sommes pas toujours disponibles immédiatement.

    Entre les soins, les traitements, les urgences qui arrivent et les autres patients à accompagner, il y a parfois un délai. Et ce délai, sa femme ne le supporte pas. Elle interpelle régulièrement l’équipe.

    « Comment ça se fait que vous ne l’avez pas emmené à la cafétéria ? »

    « Personne ne s’occupe de lui ! »

    « Vous l’abandonnez ! »

    « Vous êtes des infirmiers horribles ! »

    Aujourd’hui encore, elle arrive très énervée.

    « Je veux quelqu’un pour le descendre. Maintenant. »

    J’essaie de lui expliquer calmement.

    « Madame, actuellement son traitement passe dans les veines avec une pompe. Nous ne pouvons pas simplement le débrancher. C’est un traitement continu. »

    Je lui explique.

    Cette perfusion contient du Lasix, un médicament utilisé pour aider à éliminer l’excès d’eau dans le corps, notamment lorsque le cœur n’arrive plus à gérer correctement les volumes. C’est d’ailleurs une des raisons principales pour lesquelles il a été hospitalisé.

    « Oui, mais vous avez bien cinq minutes pour le débrancher et revenir après. »

    « Non, justement. Ce traitement doit continuer. Et même pour quelques minutes, nous ne pouvons pas faire comme si ce n’était pas important. »

    Elle soupire.

    « Donc il ne peut jamais sortir ? »

    « Si vous souhaitez absolument aller en terrasse avec lui, une possibilité serait de l’accompagner en chaise roulante. On peut installer la pompe sur le pied à perfusion derrière la chaise. »

    À peine ai-je terminé ma phrase que Monsieur intervient.

    « Oui, oui ! Très bonne idée. On fait ça. »

    Il commence déjà à se redresser dans son lit.

    Je regarde ma collègue.

    « T’inquiètes je gère, je vais m’en occuper. »

    Je prépare la chaise roulante. J’installe la pompe sur le pied à perfusion. Je vérifie que chaque câble est bien placé. Puis j’aide Monsieur à se lever et à s’installer.

    C’est une organisation. Il faut pousser la chaise tout en surveillant le pied à perfusion derrière. Chaque mouvement compte. Sa femme me regarde faire. Elle n’est pas rassurée. Je le vois dans son visage. Elle est même coincée entre deux émotions : la colère contre nous et l’inquiétude de devoir gérer elle-même cette situation.

    « Mais… c’est moi qui dois faire ça ? »

    « Madame, si vous souhaitez l’accompagner dehors, oui. C’est une possibilité. »

    « Mais je ne suis pas infirmière, moi ! Je ne sais pas faire. »

    Son mari intervient immédiatement.

    « Mais si, tu sais faire ! Tu n’as juste qu’à me pousser. Moi je tiens le pied à perfusion. Et puis regarde, le tuyau est long, ça va très bien. »

    Je les regarde partir tranquillement vers les ascenseurs. Quelques minutes plus tard, ma collègue revient.

    « Tu as vraiment laissé faire ça ? »

    Je la regarde.

    « Laissé faire quoi ? »

    « Bah… ils sont partis seuls avec la pompe. »

    Je soupire.

    « Oui. Parce qu’à un moment donné, il faut aussi leur laisser une part de responsabilité. »

    Elle n’est pas convaincue.

    « Mais imagine qu’il arrache sa perfusion… »

    « Dans ce cas, je réévaluerai la situation avec le médecin. On expliquera ce qu’il s’est passé. Mais il est capable de comprendre. Il est capable de faire des choix. »

    Je marque une pause.

    « Ce patient nous reproche de ne jamais être disponibles. Sa femme nous reproche de ne pas faire assez. Mais quand on trouve une solution pour qu’ils puissent faire quelque chose eux-mêmes, ce n’est pas forcément acceptable non plus. »

    Ma collègue regarde l’heure. Elle me rappelle :

    « Son antibiotique est dans deux heures. S’il ne revient pas, il faudra aller le chercher. »

    Je réfléchis.

    « Je comprends. Mais il sait que son traitement est à 16 heures, c’est chaque jour comme ça. On lui a expliqué. Il connaît les horaires. À un moment donné, nous devons aussi accepter que les patients adultes restent acteurs de leurs décisions. Je ne suis pas en pédiatrie, ce n’est pas une garderie ici. »

    Dans notre métier, on veut tellement bien faire. On veut protéger. Anticiper. Éviter les complications. Mais parfois, à force de vouloir tout sécuriser, on finit par prendre toute la place.

    Un patient hospitalisé n’est pas seulement une personne malade. C’est aussi une personne avec ses choix, ses envies, son caractère, ses responsabilités. Notre rôle n’est pas de décider à sa place.

    Notre rôle est d’informer, d’accompagner, de prévenir les risques… Puis de respecter la personne qui se trouve devant nous. Bien sûr, cela demande un équilibre. Il ne s’agit pas d’abandonner les patients à eux-mêmes. Mais parfois, le meilleur accompagnement n’est pas de tenir la main en permanence.

    C’est aussi de savoir la lâcher un peu. Parce qu’un patient reste un adulte. Même à l’hôpital. Même malade. Même fatigué. Et parfois, c’est justement en lui redonnant cette autonomie qu’on lui redonne un peu de dignité.


  • Ma collègue face à exit

    Ma collègue face à exit

    Ma collègue face à exit

    Ce que je vois

    J’arrive chez ce patient que nous suivons depuis plusieurs années. Un homme atteint d’un cancer avancé. La maladie a progressé au fil du temps. Aujourd’hui, les traitements ne peuvent plus guérir. Il n’y a plus de solution pour arrêter son évolution.

    Mais malgré tout, il vit encore chez lui. Et c’est ce qui compte pour lui. Sa maison. Ses habitudes. Ses souvenirs. Son quotidien.

    Son fils habite juste au-dessus de chez lui et est très présent. Il passe régulièrement, s’occupe de lui, veille à ce qu’il ne manque de rien. De notre côté, nous venons deux fois par jour.

    Nous l’aidons pour la prise de ses médicaments, les soins d’hygiène, les changements de vêtements, les pansements et surtout nous surveillons son état général.

    J’ai appris à connaître cet homme. Un homme qui, malgré la maladie, continue à profiter des petites choses. Mais ce vendredi matin, quelque chose est différent.

    Dès que j’entre dans la maison, je le remarque. Il est plus fatigué. Son visage est fermé. Son énergie habituelle a disparu.

    Je commence mes soins comme d’habitude. Je prépare son matériel, je refais son pansement, je l’aide pour sa douche et pour s’habiller. Puis, au détour d’une conversation, il me dit simplement :

    « De toute façon, mon fils va refuser… mais je n’ai pas le choix. »

    Je m’arrête quelques secondes. Je ne comprends pas vraiment ce qu’il veut dire. Je cherche à savoir s’il parle de son traitement, de son état de santé, d’autre chose… Mais il ne développe pas. Alors je continue mes soins.

    Parfois, les patients ont besoin de dire certaines choses avant d’être prêts à en parler davantage.

    Avant de partir, comme chaque vendredi, je lui souhaite un bon week-end.

    « Profitez bien, et à lundi. D’ailleurs lundi, je viendrai avec ma collègue Diana. Elle aimerait voir votre plaie pour observer le soin. »

    Il me sourit. Je pars sans imaginer que cette phrase allait prendre un tout autre sens quelques jours plus tard.

    Le lundi matin, j’arrive donc avec Diana. Nous entrons chez lui. Mais dès le premier regard, je remarque qu’il a encore changé. Il est plus faible. Son corps semble plus fatigué. Pourtant…

    Quelque chose est différent. Son visage est apaisé. Il semble même heureux. Je suis surprise.

    « Bonjour Monsieur. Comment allez-vous ? Vous avez passé un bon week-end ? »

    Son sourire apparaît.

    « Ma foi… un très joli week-end. J’ai fait une magnifique promenade au barrage d’en face. »

    Je suis étonnée.

    « Une promenade ? Mais vous êtes monté si haut à pied ? »

    Il sourit.

    « Non, mon fils a pris la voiture et m’a emmené au barrage. J’ai marché seulement trois pas. Mais j’étais tellement heureux. J’ai pu prendre l’apéro au restaurant là-haut. »

    Je souris.

    « Mais c’est merveilleux… »

    Puis je réalise.

    Ce lieu.

    Cette promenade.

    Ce moment avec son fils.

    C’était son souhait.

    Son dernier souhait.

    Je prends une inspiration.

    « Excusez-moi de le dire comme ça… mais c’était votre dernier souhait, n’est-ce pas ? »

    Il baisse légèrement les yeux puis acquiesce.

    « Justement… il fallait que je vous informe. Après votre départ vendredi, j’ai appelé EXIT. »

    Un silence s’installe.

    « Je n’y arrive plus. Je suis arrivé au bout. Je voulais faire ça ce week-end, pour que mon fils puisse être avec moi. J’ai dit au revoir à mes petits-enfants. Je leur ai dit tout ce que j’avais à leur dire. »

    Il marque une pause.

    « EXIT viendra demain. »

    À côté de moi, je sens Diana changer. Elle se ferme doucement. Son visage devient plus grave. Je comprends immédiatement que cette annonce la touche profondément.


    Ce que ça me fait

    Je travaille principalement en oncologie et en soins palliatifs. Les fins de vie, j’en accompagne beaucoup. La mort fait partie de mon quotidien professionnel. EXIT est un sujet complexe, qui touche chacun différemment.

    Personnellement, je considère que c’est une possibilité qui doit exister pour certaines personnes qui vivent une souffrance devenue insupportable. Je comprends aussi parfaitement que certaines personnes ne partagent pas cette vision.

    Que certaines convictions, certaines histoires personnelles ou certaines croyances rendent ce sujet extrêmement difficile. Et je respecte cela.

    Car avant d’être des soignants, nous sommes des êtres humains. Nous avons nos valeurs. Nos limites. Nos sensibilités. Sur le chemin du retour, je sens que Diana est silencieuse.

    Après quelques minutes, je lui demande :

    « Ça va ? Tu t’en remets ? »

    Elle hésite.

    « Oui… oui. Je suis désolée. Je t’ai laissée gérer parce que j’ai vraiment beaucoup de peine avec EXIT. »

    Elle respire profondément.

    « Tu vois, moi je suis croyante. Et c’est quelque chose qui va à l’encontre de mes valeurs. »

    Elle baisse les yeux.

    « Je suis contente qu’aujourd’hui tu étais là. Je ne sais pas comment j’aurais réagi si j’avais été seule. J’aurais voulu continuer à accompagner ce patient correctement, mais je ne sais pas si j’aurais réussi à trouver les mots. »

    Je lui réponds :

    « Tu sais, moi aussi j’ai des sujets qui sont difficiles. Des situations qui me touchent plus que d’autres. Nous sommes humains avant d’être soignants. »

    Elle me regarde.

    « C’est vrai. »

    « Ce qui compte, c’est qu’on continue à accompagner nos patients avec respect, même quand leurs choix ou leurs histoires nous bouleversent. »

    Elle sourit.

    « Merci de comprendre. »

    Et je pense que c’est exactement ça, le cœur du soin. Nous ne sommes pas obligés de tout ressentir de la même manière.

    Nous n’avons pas tous les mêmes croyances, les mêmes valeurs ou les mêmes limites. Mais nous avons tous la même responsabilité : être là pour la personne qui nous fait confiance.

    Même dans les moments où son chemin n’est pas celui que nous aurions choisi.