Quand le miroir ne reconnaît plus la femme qu’elle était

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Quand le miroir ne reconnaît plus la femme qu’elle était

Dans ce petit village, tout le monde connaissait Madame Revaz. Pendant des années, elle avait été la serveuse du café du centre. Toujours impeccable. Toujours coiffée. Toujours ce petit coup de rouge sur les joues qui lui donnait bonne mine, même lorsqu’elle était fatiguée.

Elle connaissait les habitudes de chacun : le café sans sucre de Monsieur Pierre, le verre de blanc du vendredi soir, les discussions interminables des habitués au comptoir. C’était une femme vive, élégante, avec du caractère.

Puis elle a pris sa retraite. Au début, on la voyait encore régulièrement au village. Elle passait devant les commerces, s’arrêtait discuter, venait parfois boire un café au bar où elle avait travaillé toute sa vie. Et puis, doucement, elle a disparu. Au bout de cinq ans, certains habitants ont commencé à dire :

« On ne la voit plus du tout. »

Lorsque j’ai commencé à intervenir chez elle, j’ai été frappée par le contraste. La première fois que je suis entrée dans son appartement, j’ai eu l’impression de rencontrer une autre personne. Ses cheveux n’étaient plus coiffés comme avant.

Le brushing soigné avait laissé place à des mèches simplement attachées à la va-vite. Le blush avait disparu. Ses vêtements étaient propres, mais sans cette petite touche d’élégance qu’elle avait toujours eue. Elle semblait éteinte.

En discutant un peu, j’ai compris ce qui avait déclenché cette descente. Son médecin lui avait retiré le permis de conduire. Pour elle, ce n’était pas seulement une question de voiture. C’était sa liberté. Elle avait fini par vendre son véhicule. Et depuis, elle avait l’impression d’être enfermée chez elle.

« Je ne peux plus aller où je veux. Je dois dépendre des autres pour tout », me répétait-elle.

Les jours se mélangeaient dans sa tête. Parfois, elle me demandait :

« On est quel jour aujourd’hui ? »

Elle mangeait très peu. Son frigo était presque vide. Elle passait des heures assise près de la fenêtre à regarder les gens passer dans la rue. Cette tristesse me fendait le cœur. La semaine suivante, je suis revenue. Mais cette fois-là, elle n’a pas voulu ouvrir la porte.

J’ai sonné plusieurs fois. J’ai entendu du bruit à l’intérieur, puis plus rien. Je suis repartie avec un sentiment d’échec. Quelques jours plus tard, j’ai retenté ma chance. Cette fois, elle a entrouvert la porte.

« Ah… c’est vous. »

Sa voix était moins froide. Je suis entrée, doucement, sans la brusquer. J’ai essayé de parler d’autre chose que des soins : du village, des clients qu’elle avait connus, des changements dans le café où elle avait travaillé.

Petit à petit, j’ai eu l’impression d’entrer un peu plus dans son univers. Avant de partir, je lui ai dit :

« Ce week-end, ce sera une collègue qui passera vous voir. »

Elle a immédiatement râlé.

« Je ne veux pas voir d’inconnus. »

J’ai souri.

« D’accord… mais moi, je reviens lundi. »

Elle m’a regardée quelques secondes avant de répondre :

« Bon… alors ça va. »

Le week-end s’est finalement bien passé. Elle avait accepté les visites, même si elle restait distante. Mais son poids continuait de baisser, et moralement, elle allait toujours très mal.

Notre objectif était simple : qu’elle accepte progressivement toute l’équipe, pour ne pas dépendre d’une seule personne et pour qu’elle puisse être réellement entourée.

Et puis, un jour, j’ai découvert sa faiblesse. Les hommes.

En parlant avec elle, j’ai remarqué qu’elle devenait immédiatement plus souriante lorsqu’un collègue masculin était évoqué. Alors j’ai demandé discrètement à deux de mes collègues hommes s’ils accepteraient de passer pendant mon absence.

Le résultat a été spectaculaire. Lors de leur première visite, elle avait fait l’effort de se recoiffer. L’un d’eux m’a même dit en riant :

« Elle m’a demandé si ma chemise était bien repassée avant d’entrer ! »

Pour la première fois depuis longtemps, elle semblait vouloir faire bonne impression. Puis une autre collègue m’a confié qu’elle était très douée pour les coiffures, les brushings et toutes ces petites choses qui redonnent confiance aux femmes.

J’ai hésité avant d’en parler à Madame, car elle pouvait être exigeante et autoritaire. Mais je lui ai proposé avec délicatesse :

« Une de mes collègues sait très bien faire les brushings. Si un jour vous en avez envie, elle pourrait venir vous aider un peu avec vos cheveux. »

Elle a d’abord fait semblant de ne pas être intéressée. Puis elle a demandé :

« Elle sait vraiment faire les brushings ? »

J’ai compris que la porte était entrouverte. La visite a eu lieu quelques jours plus tard. D’après ma collègue, Madame avait donné des instructions très précises :

« Pas trop de volume ici. »

« Les mèches doivent tomber comme ça. »

« Et surtout, ne me faites pas une coiffure de vieille dame. »

Elles ont finalement beaucoup ri ensemble. Le lendemain en allant chez une autre patiente de la région, elle me dit :

« Tu sais quoi ? Madame Revaz est venue au bar hier soir ! »

Je n’en revenais pas. Cela faisait des mois qu’elle n’y mettait plus les pieds. On m’a raconté qu’elle avait retrouvé quelques anciens habitués, qu’elle avait ri, discuté, raconté des souvenirs du temps où elle servait derrière le comptoir. En apprenant cela, j’ai eu les larmes aux yeux.

Parce que parfois, on croit qu’aider quelqu’un, c’est surtout gérer ses médicaments, son poids ou ses soins.

Mais on soigne aussi l’estime de soi, le sentiment d’exister encore, le plaisir de se sentir regardée autrement qu’en tant que patiente.

Aujourd’hui, mon nouveau défi est de lui faire accepter de rencontrer notre diététicienne.

Et connaissant Madame Revaz, je sais déjà que cela demandera probablement autant de stratégie qu’une négociation diplomatique. La suite… au prochain épisode.


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