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  • Ma collègue face à exit

    Ma collègue face à exit

    Ma collègue face à exit

    Ce que je vois

    J’arrive chez ce patient que nous suivons depuis plusieurs années. Un homme atteint d’un cancer avancé. La maladie a progressé au fil du temps. Aujourd’hui, les traitements ne peuvent plus guérir. Il n’y a plus de solution pour arrêter son évolution.

    Mais malgré tout, il vit encore chez lui. Et c’est ce qui compte pour lui. Sa maison. Ses habitudes. Ses souvenirs. Son quotidien.

    Son fils habite juste au-dessus de chez lui et est très présent. Il passe régulièrement, s’occupe de lui, veille à ce qu’il ne manque de rien. De notre côté, nous venons deux fois par jour.

    Nous l’aidons pour la prise de ses médicaments, les soins d’hygiène, les changements de vêtements, les pansements et surtout nous surveillons son état général.

    J’ai appris à connaître cet homme. Un homme qui, malgré la maladie, continue à profiter des petites choses. Mais ce vendredi matin, quelque chose est différent.

    Dès que j’entre dans la maison, je le remarque. Il est plus fatigué. Son visage est fermé. Son énergie habituelle a disparu.

    Je commence mes soins comme d’habitude. Je prépare son matériel, je refais son pansement, je l’aide pour sa douche et pour s’habiller. Puis, au détour d’une conversation, il me dit simplement :

    « De toute façon, mon fils va refuser… mais je n’ai pas le choix. »

    Je m’arrête quelques secondes. Je ne comprends pas vraiment ce qu’il veut dire. Je cherche à savoir s’il parle de son traitement, de son état de santé, d’autre chose… Mais il ne développe pas. Alors je continue mes soins.

    Parfois, les patients ont besoin de dire certaines choses avant d’être prêts à en parler davantage.

    Avant de partir, comme chaque vendredi, je lui souhaite un bon week-end.

    « Profitez bien, et à lundi. D’ailleurs lundi, je viendrai avec ma collègue Diana. Elle aimerait voir votre plaie pour observer le soin. »

    Il me sourit. Je pars sans imaginer que cette phrase allait prendre un tout autre sens quelques jours plus tard.

    Le lundi matin, j’arrive donc avec Diana. Nous entrons chez lui. Mais dès le premier regard, je remarque qu’il a encore changé. Il est plus faible. Son corps semble plus fatigué. Pourtant…

    Quelque chose est différent. Son visage est apaisé. Il semble même heureux. Je suis surprise.

    « Bonjour Monsieur. Comment allez-vous ? Vous avez passé un bon week-end ? »

    Son sourire apparaît.

    « Ma foi… un très joli week-end. J’ai fait une magnifique promenade au barrage d’en face. »

    Je suis étonnée.

    « Une promenade ? Mais vous êtes monté si haut à pied ? »

    Il sourit.

    « Non, mon fils a pris la voiture et m’a emmené au barrage. J’ai marché seulement trois pas. Mais j’étais tellement heureux. J’ai pu prendre l’apéro au restaurant là-haut. »

    Je souris.

    « Mais c’est merveilleux… »

    Puis je réalise.

    Ce lieu.

    Cette promenade.

    Ce moment avec son fils.

    C’était son souhait.

    Son dernier souhait.

    Je prends une inspiration.

    « Excusez-moi de le dire comme ça… mais c’était votre dernier souhait, n’est-ce pas ? »

    Il baisse légèrement les yeux puis acquiesce.

    « Justement… il fallait que je vous informe. Après votre départ vendredi, j’ai appelé EXIT. »

    Un silence s’installe.

    « Je n’y arrive plus. Je suis arrivé au bout. Je voulais faire ça ce week-end, pour que mon fils puisse être avec moi. J’ai dit au revoir à mes petits-enfants. Je leur ai dit tout ce que j’avais à leur dire. »

    Il marque une pause.

    « EXIT viendra demain. »

    À côté de moi, je sens Diana changer. Elle se ferme doucement. Son visage devient plus grave. Je comprends immédiatement que cette annonce la touche profondément.


    Ce que ça me fait

    Je travaille principalement en oncologie et en soins palliatifs. Les fins de vie, j’en accompagne beaucoup. La mort fait partie de mon quotidien professionnel. EXIT est un sujet complexe, qui touche chacun différemment.

    Personnellement, je considère que c’est une possibilité qui doit exister pour certaines personnes qui vivent une souffrance devenue insupportable. Je comprends aussi parfaitement que certaines personnes ne partagent pas cette vision.

    Que certaines convictions, certaines histoires personnelles ou certaines croyances rendent ce sujet extrêmement difficile. Et je respecte cela.

    Car avant d’être des soignants, nous sommes des êtres humains. Nous avons nos valeurs. Nos limites. Nos sensibilités. Sur le chemin du retour, je sens que Diana est silencieuse.

    Après quelques minutes, je lui demande :

    « Ça va ? Tu t’en remets ? »

    Elle hésite.

    « Oui… oui. Je suis désolée. Je t’ai laissée gérer parce que j’ai vraiment beaucoup de peine avec EXIT. »

    Elle respire profondément.

    « Tu vois, moi je suis croyante. Et c’est quelque chose qui va à l’encontre de mes valeurs. »

    Elle baisse les yeux.

    « Je suis contente qu’aujourd’hui tu étais là. Je ne sais pas comment j’aurais réagi si j’avais été seule. J’aurais voulu continuer à accompagner ce patient correctement, mais je ne sais pas si j’aurais réussi à trouver les mots. »

    Je lui réponds :

    « Tu sais, moi aussi j’ai des sujets qui sont difficiles. Des situations qui me touchent plus que d’autres. Nous sommes humains avant d’être soignants. »

    Elle me regarde.

    « C’est vrai. »

    « Ce qui compte, c’est qu’on continue à accompagner nos patients avec respect, même quand leurs choix ou leurs histoires nous bouleversent. »

    Elle sourit.

    « Merci de comprendre. »

    Et je pense que c’est exactement ça, le cœur du soin. Nous ne sommes pas obligés de tout ressentir de la même manière.

    Nous n’avons pas tous les mêmes croyances, les mêmes valeurs ou les mêmes limites. Mais nous avons tous la même responsabilité : être là pour la personne qui nous fait confiance.

    Même dans les moments où son chemin n’est pas celui que nous aurions choisi.


  • « Il n’y a jamais rien qui va »

    « Il n’y a jamais rien qui va »

    « Il n’y a jamais rien qui va »

    Je rends visite à cette dame dont le moral est toujours au plus bas.

    Depuis que je la connais, c’est ainsi. Son diagnostic de dépression semble être devenu une étiquette qu’elle porte en permanence.

    Les collègues disent souvent :

    « Il n’y a jamais rien qui va quand on va la voir. »

    Pourtant, aujourd’hui, je me dis que ce sera peut-être différent.

    C’est son anniversaire.

    Je l’imagine recevoir quelques appels, un cadeau, peut-être même de la visite. De quoi lui redonner un peu de baume au cœur, ne serait-ce que pour une journée.

    Je viens lui apporter ses médicaments pour la semaine, contrôler sa tension et vérifier son poids.

    En entrant, je lui lance avec enthousiasme :

    « Bonjour ! Joyeux anniversaire ! »

    Elle me regarde, surprise.

    « Ah bon ? C’est mon anniversaire aujourd’hui ? »

    Je reste un instant sans voix.

    Visiblement, j’avais imaginé une journée bien différente.

    Elle me montre alors un colis posé sur la table.

    « Mon fils m’a envoyé ça. C’est un livre pour mon anniversaire. »

    Je souris.

    « C’est bien joué de sa part, il est arrivé exactement le bon jour ! C’est quoi comme livre ? Je sais que vous aimez beaucoup lire. »

    Elle me donne le nom d’un auteur connu pour ses romans particulièrement tristes.

    Je suis un peu étonnée.

    Ce n’est pas vraiment le genre de lecture que je lui aurais choisi, mais après tout, chacun ses goûts.

    Je lui réponds :

    « Il devrait sûrement vous appeler aussi, puisque votre téléphone portable ne fonctionne plus. »

    À cet instant précis, le téléphone fixe sonne.

    Elle se lève avec difficulté, puis décroche presque précipitamment.

    « Allô ?… Ah, c’est toi… Oui, merci… »

    C’est bien son fils.

    Je me dis que cette conversation va sûrement lui faire plaisir.

    Mais très vite, son visage se ferme.

    « Oui, j’ai reçu ton livre… Ça a l’air bien triste comme histoire… Oui… je vais essayer de le lire. »

    Elle revient s’asseoir près de moi, le téléphone toujours à la main.

    Le volume est tellement fort que j’entends presque toute la conversation.

    Son fils lui dit avec beaucoup de douceur :

    « Maman, je suis désolé de ne pas pouvoir être là aujourd’hui. Avec le travail, c’est impossible. Mais je viens ce week-end, je ferai les sept heures de route depuis Paris. Je suis heureux de pouvoir passer un peu de temps avec toi. J’espère qu’on soufflera encore beaucoup d’anniversaires ensemble. Je t’aime très fort. Passe une belle journée, et à très vite. »

    Je trouve son message touchant.

    Elle répond simplement :

    « Oui… merci. Bonne journée. »

    Puis elle raccroche.

    Je me demande même si elle ne l’a pas interrompu.

    Elle se tourne vers moi.

    « Il n’est même pas capable de m’offrir un livre intéressant… et en plus, il ne vient même pas le jour de mon anniversaire. »

    Je reste silencieuse.

    Je pense à ces sept heures de route qu’il fera dans quelques jours.

    Au cadeau qu’il a pris le temps de choisir.

    À cet appel rempli de tendresse.

    Et pourtant…

    Pour elle, rien de tout cela ne semble compter.

    À ce moment-là, je me demande ce que cela doit être de vivre avec un regard qui ne voit presque plus ce qui est offert, mais seulement ce qui manque.

    Je repense aussi à son fils.

    Que ressent-on lorsqu’on a le sentiment que, quoi que l’on fasse, ce ne sera jamais assez ?

    Puis une autre pensée me traverse.

    Je ne sais pas si cette exigence nourrit sa dépression ou si c’est la dépression qui l’empêche de voir les attentions qu’on lui porte.

    Peut-être un peu des deux.

    Mais une chose est certaine : cela doit être terriblement douloureux.

    Pour elle.

    Et pour ceux qui l’aiment.


  • Quand ma collègue doute de mes compétences

    Quand ma collègue doute de mes compétences

    Quand ma collègue doute de mes compétences

    Ce que je vois

    « Salut Arianna ! Ça fait longtemps qu’on n’a pas travaillé ensemble. »

    Elle relève la tête de son ordinateur et sourit.

    « Ah oui, c’est vrai ! Depuis le temps… Tu prends le secteur 1 et moi le secteur 2, ça te va ? »

    « Parfait. »

    La collègue de la nuit me transmet les informations de la journée, puis chacune part préparer son chariot. Comme toujours, je prends quelques minutes pour tout vérifier.

    Les traitements.

    Les médicaments.

    Le matériel.

    Aujourd’hui, deux pansements complexes sont prévus. Je relis rapidement les prescriptions, puis je commence ma tournée. La matinée s’enchaîne tranquillement.

    J’aime garder les pansements pour la fin. Ils demandent plus de temps, plus de concentration. Je préfère ne pas avoir l’impression de devoir regarder ma montre toutes les cinq minutes.

    J’arrive enfin dans la chambre de Monsieur Carron.

    « Bonjour Monsieur. »

    Il lève les yeux de ses mots croisés.

    « Bonjour. »

    Je retire doucement le pansement. À peine la plaie découverte, quelque chose me saute aux yeux. Le Jelonet posé dessus maintient beaucoup trop d’humidité. La peau autour est blanche, ramollie. Elle commence clairement à macérer. Je reste quelques secondes à observer.

    Ce n’est pas normal. Je relève la tête.

    « Monsieur, est-ce que cela vous dérange de rester encore quelques minutes allongé ? Je vais juste chercher un autre matériel. Ce que je vois ne correspond pas vraiment à ce que j’attendais. »

    « Aucun problème », répond-il tranquillement avant de replonger dans ses mots croisés.

    Je traverse le couloir jusqu’au local de soins. En ouvrant l’armoire, je tombe sur Arianna.

    « Tu refais le pansement de Monsieur Carron ? »

    « Oui. Et je pense que le Jelonet n’est plus adapté. La plaie macère. Je voudrais prendre autre chose. »

    Elle me répond presque instantanément.

    « Non, non, non. On ne change pas un protocole comme ça. On continue ce qui est prescrit. »

    Sa réponse est tellement rapide que je reste un instant surprise.

    « Viens voir la plaie. Tu comprendras ce que je veux dire. »

    Elle hésite une seconde, puis accepte. Nous retournons ensemble dans la chambre. Je préviens Monsieur.

    « Ça ne vous dérange pas si ma collègue regarde aussi votre plaie ? »

    « Pas du tout. Faites comme vous voulez. »

    Il n’a même pas quitté ses mots croisés. Arianna observe quelques instants. Sans parler. Puis elle hoche doucement la tête.

    « D’accord… je comprends ce que tu voulais dire. Effectivement, ça macère. »

    Je sens immédiatement la tension retomber. Je termine le pansement en adaptant le matériel. Le soin se passe sans autre remarque.


    Ce que ça me fait

    Une fois la tournée terminée, nous nous retrouvons toutes les deux au bureau. Je repense encore à notre échange. Une question me brûle les lèvres.

    « Dis-moi… pourquoi tu as pensé tout de suite que je voulais changer le protocole sans raison ? »

    Elle s’arrête de ranger son matériel. Puis elle soupire.

    « Ce n’était pas contre toi. »

    Je l’écoute.

    « Tu sais… j’en ai vu passer des nouveaux infirmiers et infirmières. Certains arrivent et décident de tout changer dès leur première semaine. Ils modifient les pansements, les traitements, les habitudes… sans connaître le patient, sans demander pourquoi les choses ont été mises en place comme ça. »

    Elle secoue légèrement la tête.

    « Parfois, je me demande sincèrement comment certains ont obtenu leur diplôme. »

    Je comprends son agacement. Mais je lui réponds doucement.

    « Je comprends que tu sois prudente… mais moi aussi, j’ai quatre ans d’expérience. Si je t’ai proposé de voir la plaie, c’était justement parce que je voulais te montrer que ça avait vraiment macéré. »

    Son regard change.

    « Je sais… et c’est justement pour ça que je te remercie. »

    Je la regarde, surprise.

    Elle poursuit.

    « Tu sais ce que la plupart auraient fait ? Ils auraient changé le pansement sans rien dire. Ou alors ils m’auraient expliqué pourquoi j’avais tort. Toi, tu es venue me chercher. Tu m’as montré ce que tu observais. On a réfléchi ensemble. »

    Elle marque une pause. Puis ajoute d’une voix plus basse.

    « Je n’aime pas être cette collègue qui dit tout de suite « non ». Franchement, je déteste ça. Mais à force… j’ai fini par développer ce réflexe. »

    Je ne dis rien. Elle continue.

    « Pendant des années, j’ai dû rattraper des erreurs. Des traitements modifiés sans raison. Des protocoles non respectés. Des patients qui en faisaient les frais. Alors aujourd’hui, dès que j’entends « je vais changer », je freine immédiatement. »

    Elle esquisse un petit sourire triste.

    « Au final, je passe souvent pour la collègue autoritaire. Celle qui recadre. Celle qui dit non. Alors que ce n’est pas la personne que j’ai envie d’être. »

    Cette phrase me serre le cœur. Parce que, pendant quelques minutes, moi aussi, je l’avais trouvée un peu sèche. Je m’étais demandé pourquoi elle doutait si vite de ce que j’avais observé.

    En réalité…

    Elle ne doutait pas de moi. Elle se protégeait de situations qu’elle avait vécues trop souvent.

    Je suis rentrée chez moi en pensant à tous ces collègues expérimentés que les jeunes diplômés trouvent parfois « durs ».

    Et si, derrière cette carapace, il y avait simplement des années à essayer de protéger les patients ?

    À force de devoir reprendre les mêmes erreurs, de rappeler les mêmes règles et de porter cette responsabilité, certains finissent par parler plus vite, plus fermement, avec moins de douceur.

    Non pas parce qu’ils ont perdu leur bienveillance.

    Mais parce qu’ils ont appris, parfois dans la douleur, qu’un simple détail peut avoir des conséquences importantes.

    Depuis cette discussion, je regarde ces collègues autrement.

    Je ne vois plus seulement leur manière de parler.

    J’essaie aussi d’imaginer tout ce qu’elles ont vécu avant de devenir celles qu’elles sont aujourd’hui.

    Le jour où j’aurai vingt ans d’expérience, j’espère ne jamais perdre cette curiosité qui pousse à demander : « Viens voir ce que j’observe. Qu’en penses-tu ? »

    Parce qu’au fond, c’est peut-être ainsi que l’on progresse le mieux : non pas en ayant toujours raison, mais en continuant à réfléchir ensemble.


  • Le mur de glace

    Le mur de glace

    Le mur de glace

    Chez cette dame, habituellement, nous parlons surtout de la météo, des nouvelles de la région et de son état de santé. Elle est froide, très réservée, garde tout pour elle. Personne ne sait vraiment ce qu’elle pense. Elle accepte nos soins volontiers, mais il y a toujours comme un mur de glace entre nous. J’ai du mal à l’expliquer autrement.

    On a l’impression d’avoir face à nous quelqu’un d’exigeant, de pointilleux. Elle a déjà intimidé certains de mes collègues.

    Un jour, pour la première fois, j’arrive en retard chez elle. Je m’excuse immédiatement.

    « C’est à cause des travaux sur la route principale ? Il y en a encore pour un moment… »

    « Oui, c’est vrai que d’ici juin, ça va être long… Mais aujourd’hui, je suis en retard parce que mon fils est malade ce matin. »

    Elle me regarde.

    « Vous savez, de mon temps, ce n’était pas du tout pareil… Et puis j’ai eu six enfants, je sais de quoi je parle. »

    Et c’est reparti.

    Le discours classique que j’entends souvent chez certaines personnes :
    « De mon temps, on n’avait pas tout ce que vous avez… on lavait le linge à la main… il n’y avait pas d’aspirateur… il fallait entretenir le feu l’hiver… faire à manger… »

    Je m’attends à une suite de reproches.

    Mais à ma grande surprise, elle ajoute autre chose.

    « Vous savez… entre nous… je préfère mon époque. Aujourd’hui, c’est tellement difficile tout ce que vous devez faire. »

    Je la regarde, un peu déstabilisée.

    « Je suis un peu perdue… je ne comprends pas. »

    Elle soupire.

    « Oui… parce que maintenant, quand vous avez des enfants, vous faites tout : la maison, le travail, et en plus vous devez encore trouver du temps pour jouer avec eux, être présente, éduquer, discuter, lire des histoires… »

    Elle continue, sans jugement, presque avec lucidité.

    « À notre époque, on était fatiguées aussi, mais c’était différent. On était moins seules. On faisait moins de choses en même temps. »

    Elle se lève légèrement de son fauteuil.

    « C’est vrai qu’on se sentait souvent seules. Les maris étaient peu présents et on pouvait passer des journées entières avec les enfants. Mais, malgré tout, j’ai l’impression qu’on avait moins de pression que les femmes d’aujourd’hui.

    Regardez tout ce qu’on vous demande. Vous devez être une bonne mère, une bonne épouse, réussir votre carrière, avoir une maison propre, faire du sport, prendre soin de votre santé, être belle, voir vos amis, partir en vacances, cuisiner équilibré, être patiente, disponible… Et surtout, aujourd’hui, on attend des parents qu’ils soient très présents auprès de leurs enfants : jouer avec eux, discuter, les accompagner dans leurs émotions, leur lire des histoires, les emmener à leurs activités…

    Nous, on ne faisait pas tout ça. Ce n’était pas forcément mieux, mais ce n’était pas la même charge. Aujourd’hui, j’ai l’impression qu’on vous demande d’être parfaites dans tous les domaines à la fois. »

    Je suis complètement déstabilisée.

    Je ne voyais pas les choses comme ça.

    Je lui réponds quand même :

    « C’est vrai que maintenant, les pères participent davantage à la maison et avec les enfants. »

    Elle réplique immédiatement :

    « Oui, mais jamais comme un village entier. Aujourd’hui, tout repose sur deux personnes… parfois même une seule. »

    Elle marque une pause avant d’ajouter :

    « Et même si les pères s’investissent davantage qu’à notre époque, deux adultes ne remplaceront jamais tout un village. Aujourd’hui, beaucoup de familles portent tout, toutes seules. »

    Cette conversation a profondément changé notre relation.

    Depuis ce jour, elle est plus chaleureuse, plus douce, presque apaisée.

    Comme si ce mur de glace avait fini par se fissurer.

    Et comme si, pour la première fois, elle ne me voyait plus comme une étrangère… mais comme quelqu’un qui comprend un peu ce que ça signifie de tout porter.

    Avant de partir, elle me dit simplement : « Si un jour vous avez un souci avec votre petit, vous pouvez me l’amener. Ça ne me dérange pas. »


  • Quand la femme d’un patient m’apprend à faire mon propre soin

    Quand la femme d’un patient m’apprend à faire mon propre soin

    Quand la femme d’un patient m’apprend à faire mon propre soin

    Cet après-midi, je passe chez ce patient dont je m’occupe pour la troisième fois.

    Les deux premières visites, j’étais accompagnée de mes collègues spécialisées en plaies. Elles m’ont montré chaque étape du pansement, en expliquant pourquoi chaque geste avait son importance.

    Avant de venir aujourd’hui, j’avais relu toutes mes notes. Je m’étais même récité mentalement les douze étapes dans la voiture, de peur d’en oublier une. J’avais vraiment envie de bien faire.

    Le couple m’accueille avec son habituelle gentillesse.

    « Bonjour ! Comment allez-vous ? » Monsieur me répond avec un sourire : « Aussi bien que la météo. »

    Je regarde par la fenêtre. Le soleil éclaire toute la vallée et quelques nuages blancs flottent doucement dans le ciel. Je souris.

    « C’est une très jolie façon de le dire. »

    Monsieur s’installe sur le lit pendant que je prépare minutieusement tout mon matériel. Je retire l’ancien pansement avec beaucoup de délicatesse. Pour détendre l’atmosphère, je lui demande :

    « Vous avez toujours vos chiens ? Je ne me souviens plus de leur race… »

    Nous discutons quelques instants. Puis sa femme m’interrompt doucement.

    « Vous vous souvenez ? Cette partie, il vaut mieux ne pas la frotter. Ça provoque facilement des saignements. »

    Je m’arrête immédiatement.

    « Oh… oui, vous avez raison. Pardon. »

    Je réalise que je me suis laissée distraire par la conversation. Je me reconcentre. Je pose la première couche du pansement.

    « Est-ce que ce serait possible de la mettre dans l’autre sens ? Nous avons remarqué qu’elle tient beaucoup mieux comme ça. »

    « Bien sûr. Merci de me le dire. »

    Je recommence. Quelques instants plus tard, elle ajoute avec la même douceur :

    « Est-ce que vous pourriez couvrir un peu plus le haut ? Cette partie a tendance à se décoller rapidement. »

    Je regarde. Effectivement, elle a raison. Je corrige aussitôt. En souriant, je lui dis :

    « Vous avez tellement vu ce pansement être fait que vous le connaissez presque aussi bien que nous. »

    Elle rit discrètement. Je poursuis. Au moment de poser la deuxième bande, elle intervient une nouvelle fois.

    « Est-ce que vous pourriez la mettre dans le sens de la jambe plutôt que tout droit ? Ça tient vraiment mieux ensuite. »

    Je souris.

    « Avec plaisir. »

    Elle me regarde presque gênée.

    « Je ne voudrais surtout pas vous expliquer votre métier… ni vous donner des ordres. »


    Étrangement, je ne le prends pas mal.

    Au contraire.

    Je lui réponds spontanément : « Vous ne m’expliquez pas mon métier. Vous m’aidez à faire le meilleur soin possible. »

    Après tout… C’est elle qui vit avec cette plaie.

    Pas moi.

    Elle a vu des dizaines, peut-être des centaines de pansements réalisés. Elle connaît les petits détails qui font qu’un pansement tient mieux, fait moins mal ou protège davantage. Ces remarques ne remettent pas en question mes compétences. Elles enrichissent ma pratique.

    Je me sens même un peu coupable de ne pas avoir pensé à certains détails. Puis je me rappelle que personne ne sait tout. Dans notre métier, on apprend toute notre vie. Ce qui me touche surtout, c’est sa manière de le faire.

    Elle ne me reprend jamais sèchement. Elle ne soupire pas. Elle ne me fait pas sentir incompétente. Elle propose. Elle explique. Elle remercie.

    Elle cherche simplement, avec moi, à obtenir le meilleur résultat pour son mari. Et cette nuance change absolument tout.

    Parce que, oui, certains patients corrigent pour contrôler. D’autres corrigent parce qu’ils ont peur. Mais elle…

    Elle corrige avec bienveillance. Et ça se sent. On ne l’explique pas vraiment. On le ressent.

    J’aimerais apprendre toute ma vie de cette façon-là. Dans le calme. Sans pression. Sans humiliation.

    Avec cette idée que chacun apporte quelque chose à l’autre.

    Je suis repartie avec un meilleur pansement dans les mains…

    Mais surtout avec une belle leçon d’humilité.

    Après tout, les meilleurs soins sont peut-être ceux que l’on construit ensemble.

    Et si tous mes patients étaient comme eux… j’aurais certainement moins d’histoires à raconter.


  • La dernière chance pour Marie

    La dernière chance pour Marie

    La dernière chance pour Marie

    « Aujourd’hui, tu seras avec Marie. »

    Je lève les yeux et vois ma cheffe me désigner une jeune femme.

    « Enchantée, je suis Marie, la nouvelle infirmière. »

    Elle paraît toute fragile. Timide même. Pourtant, dans son regard, je sens une grande chaleur.

    « C’est ton premier jour ? »

    Elle acquiesce.

    « Le premier jour, il y a énormément d’informations. Je vais sûrement aller un peu vite, alors n’hésite surtout pas à me poser toutes les questions qui te viennent. »

    Nous commençons la tournée, comme chaque matin, mais cette fois avec une coéquipière. Marie reste discrète. Presque invisible.

    Je ne m’en étonne pas. Le premier jour est toujours intimidant. En plus, je connais la plupart de ces patients depuis des années. Les habitudes sont installées, les liens aussi. Il n’est pas facile de trouver sa place dans tout cela.

    Au fil des visites, nous discutons un peu. Je découvre rapidement qu’elle possède de solides connaissances. Son savoir contraste complètement avec son attitude réservée. Elle est jeune, mais elle sait clairement de quoi elle parle.

    Puis nous arrivons chez Monsieur Walter.

    « Monsieur Walter, je vous présente Marie, une nouvelle collègue. Soyez gentil avec elle ! »

    Il la regarde quelques secondes avant que son visage s’illumine.

    « Mais… je vous reconnais ! Vous étiez à l’hôpital ! On s’est déjà rencontrés. Vous travailliez dans le service… celui à droite des ascenseurs… »

    Marie sourit.

    « Oui, c’est vrai. Je me suis occupée de vous juste avant de partir en vacances. »

    « Alors c’est vous qui faites le soin aujourd’hui ? »

    « Avec plaisir. »

    Je m’installe dans le canapé du salon pendant qu’ils vont dans la salle de bain. Très vite, j’entends des éclats de rire. Ils plaisantent ensemble.

    En quelques minutes, la jeune femme timide a complètement disparu. Son visage s’est illuminé. Elle parle avec assurance, plaisante avec le patient, répond à ses questions. Elle est dans son élément.

    Cette fois, c’est moi qui devient presque invisible. Je souris en ouvrant ma boîte mail pour avancer sur la montagne de messages qui m’attend. En repartant, nous nous retrouvons enfin toutes les deux.

    « Alors ? Ça s’est bien passé ? »

    « Oui. Ça m’a fait plaisir de le revoir. Et son traitement fonctionne vraiment bien. »

    Je la regarde un instant.

    « Tu n’es pas obligée de répondre, mais… tu as l’air très compétente. Pourquoi avoir quitté l’hôpital pour venir ici ? »

    Son sourire disparaît. Elle baisse les yeux quelques secondes avant de répondre.

    « En réalité… c’était ma dernière chance. »

    Elle m’explique qu’elle adorait son métier. Elle ne comptait jamais ses heures. Elle aimait prendre le temps avec les patients, aider ses collègues, apprendre. Mais cela n’a pas plu à tout le monde.

    Certains collègues lui reprochaient de travailler « trop bien ». À cause d’elle, ils recevaient des remarques de leur supérieur lorsque leur propre travail était comparé au sien.

    Alors, petit à petit, ils lui ont rendu la vie impossible. Ils modifiaient ses horaires sans la prévenir. Ils la faisaient venir pour rien. Ils déplaçaient le matériel qu’elle avait soigneusement préparé. Ils lui donnaient volontairement de mauvaises informations.

    Un jour, ils l’ont même laissée coincée derrière une porte sécurisée, sans téléphone, sans moyen d’appeler quelqu’un. Chaque journée devenait une nouvelle épreuve. Lorsqu’elle a finalement décidé d’en parler à son chef, il était déjà trop tard.

    Ses collègues avaient pris les devants. Ils avaient accumulé contre elle une liste d’erreurs, sorties de leur contexte ou complètement déformées. Elle n’a jamais eu l’occasion d’expliquer ce qui s’était réellement passé. Elle a été licenciée.

    Après cela, elle est restée longtemps en arrêt maladie. Il lui a fallu des mois pour retrouver un équilibre psychologique. Elle était persuadée qu’elle ne remettrait plus jamais les pieds dans le métier. C’est son psychologue qui lui a parlé des soins à domicile.

    « Essaie. J’ai entendu beaucoup de bien de cette équipe. »

    Elle a accepté… sans vraiment y croire. Et c’est ainsi que Marie est arrivée chez nous.

    Le soir même, en rentrant chez moi, je repensais à cette journée. Le matin, j’avais rencontré une jeune infirmière timide, presque effacée.

    Quelques heures plus tard, j’avais découvert une soignante passionnée, compétente et profondément humaine.

    Parfois, ce n’est pas le métier qui brise les soignants. Ce sont les personnes avec qui ils le pratiquent.


  • Quand la douleur appelle EXIT

    Quand la douleur appelle EXIT

    Quand la douleur appelle EXIT

    Comme d’habitude, j’appelle ma patiente avant de monter en montagne pour lui annoncer ma venue.

    « Ça ne va pas… », me dit-elle d’une voix si faible que je la reconnais à peine.

    Une douche froide.

    Avant même que je puisse lui demander ce qu’il se passe, elle raccroche. Je reste quelques secondes immobile, le téléphone encore à la main. Mon esprit s’emballe. Je prends mon sac en vitesse, monte dans la voiture et pars.

    Pourtant, quelques minutes plus tôt, j’étais heureuse d’aller la revoir. C’était une femme qui souriait à la vie malgré son cancer. Elle savait que la maladie finirait par gagner, mais elle avait choisi de remplir le temps qu’il lui restait plutôt que de compter les jours. Elle profitait de chaque rayon de soleil, de chaque promenade, de chaque repas partagé avec son conjoint.

    Tous les deux vivaient simplement. Peu de moyens, une petite maison nichée dans la montagne, mais énormément d’amour. Son mari était toujours là. Présent. Attentif. Ils formaient une équipe.

    Sur la route, les kilomètres me semblent interminables. Je me pose mille questions.

    Est-ce que la douleur s’est aggravée ?

    Est-ce que c’est son moral qui s’effondre ?

    Est-ce qu’il s’est passé quelque chose cette nuit ?

    Quand j’arrive, son mari m’ouvre la porte. Son visage est fatigué, mais étonnamment calme.

    « Elle ne va pas bien. Elle est restée au lit. »

    Je monte rapidement dans la chambre. Les volets sont entrouverts. La lumière est douce. Elle est allongée sous la couette, immobile. En me voyant, un léger sourire apparaît malgré tout.

    « Bonjour… c’est vous ? »

    « Oui, c’est moi. Qu’est-ce qu’il se passe ? »

    Sa voix est presque un murmure.

    « Depuis hier soir… la douleur est montée d’un coup… c’est insupportable… »

    Elle m’explique qu’elle a pris tous les antidouleurs prescrits. Sans effet. Elle n’a pas fermé l’œil de la nuit. Chaque minute lui a semblé durer une éternité. Puis elle me regarde.

    « Je ne peux plus. »

    Dans ces moments-là, il n’y a qu’une seule priorité : soulager. J’appelle immédiatement le médecin pour trouver une solution. Après quelques minutes de discussion, la réponse tombe. Impossible d’augmenter les doses d’antidouleurs, car c’est une dose mortelle. Je raccroche. Je reste quelques secondes silencieuse. Quand je me retourne, elle a déjà compris. Nos regards se croisent. Je n’ai presque rien besoin de dire.

    « Je suis désolée… C’est impossible d’augmenter les doses. »

    Elle ne pleure pas. Elle ne s’effondre pas. Elle me regarde avec un calme qui me bouleverse encore aujourd’hui. Puis elle me répond, comme une évidence.

    « Alors… il est temps d’appeler EXIT. »

    En Suisse, certaines personnes atteintes d’une maladie incurable choisissent, lorsqu’elles estiment que leurs souffrances sont devenues insupportables, d’être accompagnées par l’association EXIT. C’est une décision profondément personnelle, mûrement réfléchie, encadrée par la loi, et jamais prise à la légère.

    Son conjoint hoche doucement la tête. Il ne discute pas. Je comprends que cette conversation a déjà eu lieu entre eux, bien avant aujourd’hui. Il prend son téléphone, compose le numéro et explique calmement que le moment est peut-être arrivé. Pendant qu’il parle, elle tend doucement sa main vers moi. Je la serre dans les miennes. Elle sourit.

    Un vrai sourire.

    « Merci… »

    Puis elle ajoute, avec une douceur incroyable :

    « Merci pour tout ce que vous avez fait pour moi. Grâce à vous… j’ai pu vivre six merveilleuses années avec mon conjoint. Vous avez tous pris soin de moi, mais surtout… vous m’avez permis de continuer à vivre pendant tout ce temps. »

    Je sens ma gorge se nouer. Dans notre métier, on aimerait toujours guérir. Mais parfois, notre rôle n’est plus d’ajouter des jours à la vie. Il est d’ajouter de la vie aux jours qu’il reste. Et ce jour-là, j’ai compris qu’une nouvelle étoile va briller dans le ciel ce soir.


  • Le besoin de contrôle cache autre chose

    Le besoin de contrôle cache autre chose

    Le besoin de contrôle cache autre chose

    Ce que je vois

    Ce midi, je passe vérifier la glycémie avant qu’elle prenne son repas. Elle a tendance à être trop élevée. Quand je passe, la famille est généralement réunie, ils mangent tous ensemble à midi. Cette fois-ci, je n’y échappe pas.

    « Madame, je vais vérifier la glycémie pour savoir s’il faut faire une injection. »

    La fille débarque dans le salon en trombe et lance, très fort :

    « La grand-mère est de mauvais poil aujourd’hui ! »

    Je la regarde brièvement, puis je me reconcentre sur le doigt de la grand-mère pour la piqûre.

    « 13,1. »

    La grand-mère me regarde dans les yeux et me tend déjà l’insuline devant moi. Elle sait que la valeur est trop haute, comme souvent d’ailleurs.

    La fille commente encore, fort, presque dans une forme de jugement :

    « Toujours trop haute cette glycémie ! Même pas fichue de faire attention… »

    La grand-mère baisse les yeux et attend.

    Pendant ce temps, je prépare l’injection.

    « Je comprends votre inquiétude, mais on va ajuster les doses d’insuline progressivement, jusqu’à trouver le bon équilibre. Ça prend du temps. »

    « Oui, mais ça fait deux semaines qu’elle est entre 12 et 13 à midi avec 12 unités de Novorapid à chaque fois. Elle a 24 de Lantus le matin, donc il faut augmenter. Et en plus elle prend les comprimés forxiga, metformin et januvia. »

    Mes collègues m’avaient prévenue : elle connaît tout de la situation et suit chaque détail à la lettre.

    « Justement, le diabétologue ajuste la Lantus petit à petit pour éviter les hypoglycémies et, à terme, pouvoir réduire la Novorapid. »

    « Oui mais… » et elle repart dans une nouvelle série d’explications.

    Ce que ça me fait

    C’est toujours impressionnant de se retrouver face à un proche aussi présent, aussi informé, et surtout aussi dans le contrôle. Je le vois bien : elle veut tout savoir, tout anticiper, tout maîtriser. Et parfois, c’est oppressant dans ce métier, comme quelqu’un qui regarde par-dessus ton épaule en commentant chacun de tes gestes.

    Au début de ma carrière, je me sentais mal à l’aise dans ce type de situation. J’avais tendance à me laisser submerger, à me faire « manger tout cru » par certaines familles. Je me sentais étouffée.

    Un jour, ma responsable m’a accompagnée pour une discussion avec la famille au sujet du médecin traitant, qui n’était plus adapté, et de la possibilité d’en changer. En sortant de la maison, elle s’arrête après le portail et regarde vers l’intérieur.

    « Tu as vu ce besoin de contrôle ? »

    Je hoche la tête.

    « Cette fille est surtout terrorisée. Et son seul moyen d’agir, c’est de tout savoir, tout suivre, tout anticiper. C’est de la peur. Et souvent, de la peur liée à un traumatisme. »

    Je fronce les sourcils.

    « Un traumatisme ? À cause de l’annonce de la maladie ? »

    Elle me regarde.

    « J’ai passé tellement d’heures dans cette maison pour son père, le grand-père. Après l’annonce de son cancer, tout est allé très vite. En deux mois, il est décédé. Un cancer du pancréas ne pardonne pas. »

    Elle marque une pause.

    « Elle a perdu son père sans pouvoir comprendre ce qui se passait, sans pouvoir agir, sans pouvoir suivre. Elle a juste été spectatrice… impuissante… à lui tenir la main et lui dire au revoir. »

    Depuis, ma vision de cette famille a changé. Derrière ce besoin de contrôle, j’essaie désormais de voir autre chose : une tentative de reprendre du pouvoir sur ce qui, un jour, lui a totalement échappé.

    Et ça change tout pour moi. Cela me permet de ne plus le vivre comme une attaque ou une pression permanente, mais comme une forme de protection maladroite. Je me sens plus ancrée, moins en réaction, plus capable de poser un cadre sans me laisser envahir.


  • “Ici ce n’est pas les urgences”

    “Ici ce n’est pas les urgences”

    “Ici ce n’est pas les urgences”

    J’avais terminé ma transmission à ma collègue. J’avais rangé ma place et je m’apprêtais enfin à rentrer chez moi.

    Avant de partir, je suis simplement allée aider une patiente pour soulager un peu ma collègue. Je lui apporte une tisane, je lui souhaite bonne nuit et lui dis à demain.

    Au loin, je vois le médecin discuter avec ma collègue.

    Il me regarde :

    – “C’est vous celle de nuit ?”

    Je plaisante :

    – “Docteur, vous n’êtes pas encore rentré ? Il fallait nous dire si on vous manquait déjà.”

    Il sourit.

    Puis il annonce calmement :

    – “Finalement, le bilan de Monsieur Adwerson est très mauvais. Il faut faire une hémoculture, commencer un antibiotique et administrer du Perfalgan.”

    Je reste sidérée.

    Il est presque 20 heures. Les prises de sang ont été faites le matin. Et maintenant tout devient soudainement urgent.

    Je sens immédiatement la colère monter.

    Parce que je lui avais déjà expliqué plus tôt dans la journée que nous ne sommes pas une unité de soins aigus. Nous sommes un service qui ne traite pas les soins aigus. Notre personnel n’est pas prévu pour gérer ce genre de situation lourde en dernière minute et nous n’avons pas l’organisation pour cela. Deux étages plus bas, il y a des soins aigus et eux sont équipés pour. Malheureusement, il manque de place donc des patients qui doivent normalement aller aux soins aigus, se retrouvent chez nous. Et les médecins ne comprennent pas cela.

    Nous ne sommes pas assez équipés et nombreux.

    Je lui demande :

    – “Vous avez déjà fait les prescriptions ?”

    Il répond oui.

    Je regarde ma collègue. Elle n’ose pas dire non. Elle commence déjà à rassembler les traitements et le matériel, tout en sachant qu’elle devra quand même continuer sa tournée auprès des autres patients.

    Je tente encore :

    – “Docteur, je vous ai expliqué ce matin comment nous fonctionnons…”

    Et il répond :

    – “Oui mais ici, c’est un hôpital, donc on peut faire des urgences.”

    Non.

    Justement, chaque service a sa spécificité, on n’est pas tous spécialisés dans l’urgence. 

    Et c’est exactement ce genre de confusion qui épuise les soignants.

    Parce qu’au final, quelqu’un paie toujours le prix :

    soit le patient, qui n’a pas les soins adaptés au bon moment ;

    soit les soignants, qui absorbent encore une surcharge supplémentaire.

    Je prends mon téléphone et j’écris à la maison :

    “Mange sans moi. Traitement changé.”

    Heureusement, mon compagnon travaille aussi dans le domaine médical. Il comprend immédiatement.

    Pendant que je prépare les perfusions et les médicaments, je continue malgré tout à faire plusieurs remarques au médecin. Pas pour être désagréable. Mais parce qu’à force de demander toujours plus aux équipes, le système finit par casser les gens.

    Je me tourne vers ma collègue :

    – “Je fais les perfusions. Toi, tu les enlèveras pendant ta tournée. Commence par l’autre côté du service pour qu’on gagne du temps.”

    Elle acquiesce.

    Et moi, je repars travailler… avec ce mélange de fatigue, d’énervement et d’impuissance que beaucoup de soignants connaissent trop bien.

    On parle énormément de la pénurie dans les soins. Mais on parle beaucoup moins des raisons qui poussent les professionnels à partir.

    Les heures supplémentaires imprévues. La pression constante. Le manque de personnel. L’impression de devoir compenser un système qui fonctionne déjà au maximum de ses capacités.

    Puis un jour, tout le monde s’étonne : “Pourquoi les soignants vont-ils si mal ?”

    La réponse se trouve souvent dans ces petites scènes du quotidien que personne ne voit.


  • “Je ne suis pas une paysanne”

    “Je ne suis pas une paysanne”

    “Je ne suis pas une paysanne”

    Ce que je vois

    – Tu peux venir m’aider à déplacer Madame de la 401 ?

    Je lève les yeux vers Ameline.

    – Oui, pas de souci. Mais je te connais, c’est rare que tu demandes de l’aide pour un transfert.

    Elle me lance un sourire en coin.

    – Tu vas vite comprendre pourquoi.

    Je la suis jusqu’à la chambre. À l’intérieur, je découvre une patiente très frêle installée dans son fauteuil roulant, accompagnée d’une proche qui se présente comme sa fille.

    – Bonjour, je suis infirmière.

    – Ah, parfait ! Vous tombez bien. Je suis sa fille. Est-ce qu’il serait possible d’emmener maman à la douche ?

    – Oui, il n’y a pas de problème. Je pense qu’à deux nous devrions y arriver. Si vous le souhaitez, vous pouvez profiter de prendre un café pendant ce temps-là.

    – D’accord, merci beaucoup.

    La fille se tourne vers sa mère pour lui dire à tout à l’heure. La patiente secoue immédiatement la tête et lui demande de rester. Malgré cela, sa fille quitte la chambre. Nous nous retrouvons seules avec elle.

    – Madame, nous allons vous aider à vous lever.

    Je me tourne vers ma collègue.

    – Je te propose qu’on la prenne sous les aisselles.

    À peine ma main effleure-t-elle son bras qu’elle pousse un cri.

    – Aïe ! Vous me faites mal ! Vous êtes incapables !

    Je retire immédiatement ma main.

    – Où avez-vous mal, Madame ?

    – Au pied !

    Je regarde ma collègue.

    – Madame, si nous ne pouvons pas vous mettre debout sans vous faire souffrir, nous ne pourrons pas vous emmener à la douche. Dans ce cas, nous ferons une toilette au lit.

    – Non ! Je veux une douche ! Je ne suis pas une paysanne !

    Je prends quelques secondes avant de répondre.

    – Madame, nous allons essayer de vous relever une fois. Si la douleur est trop importante, vous nous le dites et nous nous arrêterons.

    Nous la remettons debout avec précaution. À nouveau, elle hurle. Cette fois, la décision est prise.

    – Madame, nous allons vous installer au lit. Au vu de vos douleurs, il n’est pas possible de vous emmener à la douche aujourd’hui.

    La colère monte immédiatement.

    – Vous ne vous rendez pas compte de qui je suis ! Vous ne pouvez pas me traiter comme ça !

    Je la regarde, sincèrement surprise.

    – Qu’est-ce que vous voulez dire par « vous traiter comme ça » ?

    – Comme une paysanne ! Comme quelqu’un qui ne vaut rien !

    – Madame, je vous traite exactement comme tous les autres patients. Mais aujourd’hui, votre douleur nous empêche de vous mobiliser en toute sécurité.

    – C’est vous qui me faites mal !

    À partir de ce moment-là, quoi que nous disions, tout devient un reproche. La douche refusée, la toilette au lit proposée, nos explications, nos tentatives de la rassurer. Rien ne semble pouvoir apaiser sa frustration.

    Ce que ça me fait

    Ce genre de situation me laisse toujours un peu perplexe.

    Je ne savais pas qu’il existait encore, à ce point, cette idée que certaines personnes mériteraient un traitement différent en raison de leur statut social, de leur fortune ou de leur milieu.

    Pour moi, l’hôpital est justement l’un des rares endroits où tout le monde devrait être égal.

    Que l’on soit chef d’entreprise, retraité, agriculteur, médecin, avocat ou sans emploi, lorsque l’on enfile une blouse d’hôpital et que l’on devient patient, on devient avant tout une personne qui a besoin de soins.

    Alors cet argument du « je ne suis pas une paysanne » me dépasse toujours un peu.

    Non pas parce qu’il me choque personnellement, mais parce qu’il révèle une vision du monde que je peine à comprendre.

    Au fond, ce que j’observe souvent dans ces situations, ce n’est pas seulement une question de douleur ou de frustration. C’est parfois l’impression que certaines personnes attendent un traitement particulier, des attentions particulières, des règles différentes de celles appliquées aux autres.

    Pourtant, dans un système public, mon rôle n’est pas de déterminer qui mérite davantage de temps ou davantage d’égards.

    Mon rôle est d’offrir à chacun des soins de qualité, dans le respect de ses besoins et de sa dignité.

    Au début de ma carrière, j’avais beaucoup de difficulté face à ce type de personnalité. Je voulais absolument satisfaire tout le monde. Je faisais des efforts supplémentaires, je négociais sans cesse, je m’épuisais à essayer d’obtenir leur approbation.

    Et souvent, cela se faisait au détriment des autres patients qui attendaient eux aussi mon attention.

    Avec les années, j’ai appris quelque chose d’essentiel : certaines limites doivent être posées.

    Aujourd’hui, je suis capable de dire non lorsque quelque chose n’est pas possible.

    Je suis capable d’expliquer calmement les raisons d’une décision sans entrer dans un conflit permanent.

    Et surtout, j’ai compris qu’être bienveillante ne signifie pas accepter tous les comportements.

    Cette évolution n’est pas seulement importante pour moi. Elle l’est aussi pour mes collègues.

    J’ai régulièrement des ASSC, des auxiliaires de soins ou des stagiaires qui viennent me chercher lorsqu’ils se retrouvent confrontés à des patients particulièrement exigeants ou agressifs.

    Dans ces moments-là, je sais que je dois poser le cadre.

    Parce que le responsable d’équipe n’est pas présent dans chaque chambre. Parce qu’il ne peut pas intervenir à chaque tension ou à chaque débordement.

    Nous sommes souvent les premiers à devoir rappeler ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas.

    Ce qui m’attriste, en revanche, c’est de constater que ces situations semblent devenir de plus en plus fréquentes.

    Et je comprends aussi pourquoi de nombreuses infirmières deviennent plus fermes avec les années.

    Ce n’est pas forcément parce qu’elles sont devenues moins humaines.

    C’est souvent parce qu’à force d’être confrontées à des exigences excessives, à des remarques blessantes ou à des comportements irrespectueux, elles ont dû construire une carapace pour continuer à exercer leur métier sans s’y perdre elles-mêmes.

    Cette carapace n’efface pas l’empathie.

    Elle permet simplement de la protéger.