Quand la mémoire recrée une autre réalité

Woman standing on rock in ocean waves

Quand la mémoire recrée une autre réalité

Dans le service, il y a parfois des situations qui dépassent largement le cadre du soin technique, des moments où le corps est bien présent dans une chambre d’hôpital, mais où l’esprit, lui, semble s’être déplacé ailleurs, dans un autre temps, dans un autre lieu, dans une réalité qui n’appartient plus à celle que nous partageons.

Cette patiente en fait partie.

Elle est désorientée, perdue dans ses repères, incapable de situer l’endroit où elle se trouve, et à plusieurs reprises, je la retrouve dans le couloir, cherchant à partir avec une forme de détermination mêlée d’inquiétude, convaincue qu’elle doit rentrer chez elle, ou plutôt, comme elle le dit, retourner « à la pension ».

Alors je m’approche d’elle avec douceur, je prends le temps de me placer à sa hauteur, de lui parler calmement, de lui expliquer qu’elle est à l’hôpital, qu’elle est en sécurité, que nous sommes là pour l’aider, puis je la raccompagne dans sa chambre en espérant que, cette fois, mes mots trouveront un chemin jusqu’à elle.

Mais quelques minutes plus tard, elle ressort.

Avec la même intention.

Avec la même urgence intérieure.

Comme si rien de ce qui venait d’être dit n’avait existé.

Je répète alors les mêmes gestes, les mêmes phrases, avec la même patience, en essayant de maintenir une présence rassurante malgré l’impression que tout glisse, que rien ne s’ancre réellement dans son esprit.

Puis cela se reproduit une troisième fois.

Et cette fois-là, son regard change.

Elle me fixe, les yeux remplis de larmes, avec une peur qui ne laisse aucun doute sur ce qu’elle ressent à cet instant précis, et d’une voix tremblante, presque suppliante, elle me dit :

« Ne me faites pas de mal… j’ai tout nettoyé, promis. »

Dans cette phrase, il y a une réalité qui n’est pas la mienne.

Parce qu’à cet instant, je comprends que cette chambre d’hôpital ne ressemble pas, pour elle, à un lieu de soin, mais qu’elle fait écho à quelque chose d’ancien, peut-être une époque où elle devait travailler, où elle devait répondre à des attentes, où elle devait prouver qu’elle avait bien fait ce qu’on attendait d’elle pour éviter une sanction.

Elle ne me voit pas comme une soignante.

Elle ne voit pas des soins.

Elle ne voit pas un lieu sécurisé.

Elle semble plongée dans un souvenir, ou dans un mélange de souvenirs, où tout devient confus mais profondément réel pour elle, et dans ce monde-là, ma présence ne signifie pas forcément aide ou sécurité, mais peut-être autorité, contrainte, ou menace.

Et dans ces moments-là, quelque chose se brise intérieurement.

Parce que malgré toute la douceur que je peux mettre dans mes gestes, malgré les mots rassurants, malgré l’intention de bien faire, je ne peux pas entrer dans sa réalité, je ne peux pas la ramener complètement dans la mienne, je peux seulement essayer de ne pas la brusquer, de ne pas renforcer sa peur, de rester là, sans imposer une vérité qu’elle ne peut plus saisir.

Cette phrase reste longtemps après.

Elle s’imprime.

Elle rappelle que la mémoire, en vieillissant, ne se contente pas de disparaître progressivement, mais qu’elle se transforme, qu’elle mélange les époques, qu’elle recrée des fragments de vie qui, même s’ils ne correspondent plus au présent, deviennent la seule réalité accessible pour la personne.

Et dans ces moments-là, le soin change complètement de nature.

Il ne s’agit plus d’expliquer, ni de convaincre, ni de corriger.

Il s’agit simplement d’être présent, dans un monde qui n’est pas le nôtre, en essayant de ne pas y ajouter de peur.


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