« Il n’y a jamais rien qui va »
Je rends visite à cette dame dont le moral est toujours au plus bas.
Depuis que je la connais, c’est ainsi. Son diagnostic de dépression semble être devenu une étiquette qu’elle porte en permanence.
Les collègues disent souvent :
« Il n’y a jamais rien qui va quand on va la voir. »
Pourtant, aujourd’hui, je me dis que ce sera peut-être différent.
C’est son anniversaire.
Je l’imagine recevoir quelques appels, un cadeau, peut-être même de la visite. De quoi lui redonner un peu de baume au cœur, ne serait-ce que pour une journée.
Je viens lui apporter ses médicaments pour la semaine, contrôler sa tension et vérifier son poids.
En entrant, je lui lance avec enthousiasme :
« Bonjour ! Joyeux anniversaire ! »
Elle me regarde, surprise.
« Ah bon ? C’est mon anniversaire aujourd’hui ? »
Je reste un instant sans voix.
Visiblement, j’avais imaginé une journée bien différente.
Elle me montre alors un colis posé sur la table.
« Mon fils m’a envoyé ça. C’est un livre pour mon anniversaire. »
Je souris.
« C’est bien joué de sa part, il est arrivé exactement le bon jour ! C’est quoi comme livre ? Je sais que vous aimez beaucoup lire. »
Elle me donne le nom d’un auteur connu pour ses romans particulièrement tristes.
Je suis un peu étonnée.
Ce n’est pas vraiment le genre de lecture que je lui aurais choisi, mais après tout, chacun ses goûts.
Je lui réponds :
« Il devrait sûrement vous appeler aussi, puisque votre téléphone portable ne fonctionne plus. »
À cet instant précis, le téléphone fixe sonne.
Elle se lève avec difficulté, puis décroche presque précipitamment.
« Allô ?… Ah, c’est toi… Oui, merci… »
C’est bien son fils.
Je me dis que cette conversation va sûrement lui faire plaisir.
Mais très vite, son visage se ferme.
« Oui, j’ai reçu ton livre… Ça a l’air bien triste comme histoire… Oui… je vais essayer de le lire. »
Elle revient s’asseoir près de moi, le téléphone toujours à la main.
Le volume est tellement fort que j’entends presque toute la conversation.
Son fils lui dit avec beaucoup de douceur :
« Maman, je suis désolé de ne pas pouvoir être là aujourd’hui. Avec le travail, c’est impossible. Mais je viens ce week-end, je ferai les sept heures de route depuis Paris. Je suis heureux de pouvoir passer un peu de temps avec toi. J’espère qu’on soufflera encore beaucoup d’anniversaires ensemble. Je t’aime très fort. Passe une belle journée, et à très vite. »
Je trouve son message touchant.
Elle répond simplement :
« Oui… merci. Bonne journée. »
Puis elle raccroche.
Je me demande même si elle ne l’a pas interrompu.
Elle se tourne vers moi.
« Il n’est même pas capable de m’offrir un livre intéressant… et en plus, il ne vient même pas le jour de mon anniversaire. »
Je reste silencieuse.
Je pense à ces sept heures de route qu’il fera dans quelques jours.
Au cadeau qu’il a pris le temps de choisir.
À cet appel rempli de tendresse.
Et pourtant…
Pour elle, rien de tout cela ne semble compter.
À ce moment-là, je me demande ce que cela doit être de vivre avec un regard qui ne voit presque plus ce qui est offert, mais seulement ce qui manque.
Je repense aussi à son fils.
Que ressent-on lorsqu’on a le sentiment que, quoi que l’on fasse, ce ne sera jamais assez ?
Puis une autre pensée me traverse.
Je ne sais pas si cette exigence nourrit sa dépression ou si c’est la dépression qui l’empêche de voir les attentions qu’on lui porte.
Peut-être un peu des deux.
Mais une chose est certaine : cela doit être terriblement douloureux.
Pour elle.
Et pour ceux qui l’aiment.

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