Le patient qui refuse les urgences

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Le patient qui refuse les urgences

Mon téléphone sonne alors que je suis en pleine tournée. La voix de ma collègue est inhabituellement paniquée.

« Il faut que tu viennes. C’est urgent chez Monsieur Gilliaz. »

Je termine rapidement ce que je suis en train de faire, j’explique à la patiente que je dois partir immédiatement, je prends mon sac à dos et je file.

Heureusement, Monsieur Gilliaz habite tout près. J’ai à peine cinq minutes de route. Je me gare à la hâte et monte rapidement les escaliers. La porte de l’appartement est grande ouverte. Ma collègue fait les cent pas entre le couloir et le salon. Dès qu’elle me voit, son visage se détend d’un coup.

« Je suis là, ne t’inquiète pas. »

Je vois dans ses yeux un mélange de soulagement… et d’agacement. Je pose mon sac à dos à l’entrée et j’avance dans l’appartement. Puis j’aperçois les pieds de Monsieur Gilliaz sortant de sa chambre. Il est allongé au sol.

« Bonjour Monsieur, vous m’entendez ? »

Il tourne la tête vers moi.

« Ah, c’est toi ? Je pensais qu’elle allait appeler quelqu’un d’autre… Mais rien contre toi, hein. »

Je lance un regard interrogateur à ma collègue. Elle m’explique rapidement :

« Quand je suis arrivée, il n’était pas encore levé. J’ai commencé le ménage du salon et il a voulu aller aux toilettes. En se levant, il a perdu la force dans les jambes et il est tombé d’un coup. J’ai entendu un énorme boum. J’ai essayé de le relever, mais je n’y arrive pas. Et depuis tout à l’heure, j’essaie de lui faire accepter les urgences… mais il refuse. »

Je lui réponds :

« Tu as très bien fait de m’appeler. Je vais d’abord l’examiner, ensuite on verra pour le relever. »

Je m’accroupis près de lui et commence calmement mon évaluation. Je prends ses constantes. Je vérifie sa respiration. Je cherche d’éventuelles douleurs. Il a de gros hématomes sur le côté de la hanche et de la cuisse, là où il a heurté le sol. Heureusement, il n’a pas tapé la tête. Sa tension est très élevée, mais après une chute et le stress du moment, cela ne m’étonne pas complètement. Pendant que je l’examine, il me dit gentiment :

« Vous n’êtes pas capable de me relever, vous. »

Je souris.

« Oh, vous seriez surpris. Je fais beaucoup de sport, je serais probablement capable de vous relever. Mais ce n’est pas ça qui m’inquiète. Je veux surtout comprendre pourquoi vous êtes tombé et savoir si vous êtes en sécurité chez vous. »

Il hausse les épaules.

« Les jambes m’ont lâché, voilà tout. »

« Ce n’est pas quelque chose qu’on peut simplement ignorer. Je vais vous aider à vous asseoir dans le lit, puis on regardera comment vous vous sentez après quelques minutes. »

Avec l’aide de ma collègue, nous réussissons à le remettre assis sur le bord du lit. Une fois installé, je prends le temps de refaire une auscultation plus complète. En écoutant ses poumons, j’entends quelque chose qui ne me plaît pas du tout. Sa tension reste haute. Et surtout, cette chute associée à une faiblesse brutale des jambes me paraît très préoccupante. Pour moi, il doit aller aux urgences. Mais dès que je prononce le mot, il secoue la tête.

« Hors de question. »

Je tente une autre approche.

« Entre nous, vous pensez vraiment pouvoir vous relever seul si cela se reproduit ? »

Il répond immédiatement, avec une conviction désarmante :

« Bien sûr. Là, c’était juste un moment de faiblesse. »

Je décide alors de le laisser me montrer ce dont il est capable. Je range tranquillement mon matériel pendant qu’il se dirige vers les toilettes. Je l’observe discrètement. Il arrive à marcher jusqu’aux WC. Il s’assoit. Puis, quelques minutes plus tard, j’entends sa voix :

« Vous êtes toujours là ? »

« Oui, pourquoi ? »

« J’aurais besoin d’un petit coup de pouce pour me relever. »

Je m’approche et je le regarde dans les yeux.

« Monsieur, si vous n’arrivez pas à vous relever seul des toilettes, vous ne pouvez pas rester seul à la maison aujourd’hui. Ma collègue doit repartir en tournée, et moi aussi. Nous ne pouvons pas rester ici toute la journée. Il faut comprendre ce qui ne va pas. »

Il refuse encore. Alors je le laisse essayer. Cinq minutes. Puis dix. Il pousse sur ses bras, souffle, recommence… mais il n’y arrive pas. Finalement, épuisé, il baisse la tête.

« D’accord… appelez les urgences. »

Je lui propose alors un compromis :

« Écoutez, si vous êtes d’accord, je peux aller chercher une chaise roulante aux urgences et vous y emmener directement. Cela vous évitera les frais d’ambulance. »

Cette fois, il accepte. Je le réinstalle confortablement dans son lit et demande à ma collègue de rester avec lui pendant que je vais chercher la chaise. Aux urgences, j’explique rapidement la situation. Ils comprennent immédiatement l’urgence de l’évaluation. Je reviens avec la chaise roulante, je l’aide à s’y installer et nous nous dirigeons vers la sortie. Juste avant la porte de l’appartement, il me dit encore :

« Finalement… ça ne vaut peut-être pas la peine d’aller aux urgences. »

Je m’arrête. Je bloque doucement la chaise roulante et je le regarde.

« Très bien. On peut annuler. Mais à une seule condition : vous vous levez seul de cette chaise. »

Il essaie une première fois. Puis une deuxième. Puis une troisième. Ses jambes tremblent. Il n’arrive même pas à décoller complètement du siège. Après quelques tentatives, il soupire longuement et me fait un petit signe de tête. Un signe qui voulait dire :

« Vous aviez raison. On peut y aller. »

En poussant la chaise dans le couloir de l’hôpital, je me suis fait une réflexion. Parfois, les patients ne refusent pas les urgences parce qu’ils ne comprennent pas. Ils refusent parce qu’accepter, c’est reconnaître qu’ils ont perdu une part de leur autonomie. Et cette perte-là est souvent beaucoup plus difficile à accepter qu’une chute ou qu’une douleur.

Ce jour-là, je n’ai pas eu besoin de le convaincre avec de grands discours. J’ai simplement eu besoin de lui permettre de voir lui-même la réalité de sa situation. Cela pouvait paraître cruel, mais je préfère qu’il le réalise devant moi que seul chez lui coincé au WC sans moyen de nous appeler.

Et parfois, c’est seulement lorsqu’une personne se retrouve face à ce qu’elle ne peut plus faire… qu’elle accepte enfin qu’on l’aide.


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