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  • La belle-fille qui s’occupe de son beau-père

    La belle-fille qui s’occupe de son beau-père

    La belle-fille qui s’occupe de son beau-père

    Je ne compte plus le nombre d’heures passées dans cette maison.

    Après la perte de son épouse, cet homme âgé est venu vivre en Suisse chez son fils, sa belle-fille et leurs enfants. Une décision prise avec le cœur, pour ne pas le laisser seul dans son pays d’origine.

    Mais arriver dans un nouveau pays à un âge avancé n’est pas simple.

    Il ne parle pas français. Il ne connaît personne ici. Il ne comprend rien de ce que nous lui disons.

    Pourtant, chaque fois que j’entre dans la chambre, il sourit et répète le seul mot français qu’il connaît : “Merci.”

    Avec l’âge, son état s’est progressivement dégradé. Il a besoin de plus d’aide pour se lever, marcher, se laver, s’habiller. Son fils travaille toute la journée. Alors, au quotidien, c’est surtout sa belle-fille qui s’occupe de lui pendant que les enfants sont à l’école.

    Et souvent, pendant notre absence, c’est elle qui craque.

    Elle me parle de sa fatigue, de sa culpabilité, de son incompréhension face à cette situation qu’elle n’avait jamais imaginée vivre.

    Elle me dit que c’est difficile pour elle de gérer les soins intimes de son beau-père. Le laver. Changer ses vêtements. Nettoyer les protections urinaires. Le voir pleurer de honte parce qu’il n’a pas réussi à retenir ses urines.

    Je la comprends profondément.

    Quand nous, soignants, réalisons ces gestes, il existe une certaine distance professionnelle. Une barrière émotionnelle qui nous protège un peu.

    Mais pour une famille, c’est totalement différent.

    Entrer dans l’intimité d’un proche bouleverse énormément de choses.

    Cette femme ne voit pas seulement un patient âgé. Elle voit le père de son mari. Le grand-père de ses enfants. Un homme fier qui perd peu à peu son autonomie.

    Et derrière cette réalité, il y a aussi une peur silencieuse : celle de voir ce que le temps peut faire au corps humain.

    Les protections pour les fuites urinaires. La perte de force. Les difficultés à marcher. Le manque d’appétit. Le besoin d’aide pour se lever.

    Tout cela rappelle une vérité que beaucoup préfèrent éviter : nous vieillissons tous.

    Les proches aidants portent souvent une charge énorme, physique et émotionnelle. Pourtant, ils restent invisibles dans notre société. On parle peu de leur fatigue mentale, de leur isolement ou de leur épuisement.

    Et pourtant, sans eux, une immense partie des personnes âgées ne pourrait tout simplement pas rester à domicile.


  • Le problème n’était pas Valentine

    Le problème n’était pas Valentine

    Le problème n’était pas Valentine

    Ce que je vois

    J’arrive le matin dans le brouhaha habituel du service. Les collègues se saluent, parlent fort d’un bout à l’autre du couloir, racontent les derniers potins ou les péripéties de leur week-end. Cette agitation fait partie du décor. Pourtant, au milieu de ce bruit familier, quelque chose semble différent.

    Je vois la cheffe marcher rapidement dans tous les sens, téléphone collé à l’oreille, le regard fixé sur le tableau des affectations. Elle raccroche, rappelle quelqu’un, raccroche à nouveau. Son visage trahit une certaine tension.

    Je m’approche du tableau pour voir quels patients je vais prendre en charge aujourd’hui.

    Au même moment, elle termine un appel et me lance, sans même quitter le tableau des yeux :

    – Valentine est malade et aucun remplacement n’est prévu.

    Je la regarde, un peu surprise.

    – Le pool n’a personne à envoyer ? Même pas un des habitués qui vient parfois nous donner un coup de main ?

    Elle pousse un soupir.

    – Non… Ils sont tous mobilisés pour les soins aigus. Ils sont prioritaires.

    Je reste quelques secondes silencieuse devant le tableau qui se remplit déjà dans ma tête d’horaires impossibles, de soins à caser et de kilomètres à parcourir.

    – Et les médecins ? Est-ce qu’ils peuvent adapter certaines demandes aujourd’hui ? Reporter ce qui n’est pas urgent pour éviter qu’on se retrouve complètement débordés ?

    Cette fois, elle me regarde enfin.

    – Je vais essayer de leur demander.

    Le « essayer » en dit déjà long.

    À ce moment-là, la journée n’a même pas commencé et pourtant chacun sait déjà qu’il faudra courir davantage, jongler avec les priorités et espérer qu’aucun imprévu supplémentaire ne vienne s’ajouter à la liste.

    Ce que ça me fait

    Dans ce genre de situation, il arrive parfois que certains collègues finissent par en vouloir aux absents. Comme si tomber malade devenait une faute. Comme s’il fallait s’excuser d’avoir de la fièvre ou de ne plus avoir l’énergie de venir travailler.

    Personnellement, je ne fonctionne pas comme ça. Notre santé doit passer avant tout. Nous demandons aux patients de prendre soin d’eux-mêmes ; il serait incohérent de reprocher à un soignant de faire la même chose.

    Le véritable problème n’est pas l’absence d’une personne. Le problème, c’est qu’un système entier semble parfois incapable d’absorber le moindre imprévu.

    J’aimerais que chacun accepte de jouer le jeu lorsque les effectifs sont insuffisants. Que les médecins ne demandent que les examens ou traitements réellement urgents. Que l’hôpital assouplisse certaines règles lorsque la réalité du terrain l’exige. Parce que non, terminer toutes les toilettes, tous les soins et toute la paperasse dans des délais irréalistes n’est pas toujours possible, même avec toute la bonne volonté du monde.

    J’aimerais aussi que les supérieurs deviennent de véritables alliés, capables de nous défendre lorsque la situation devient intenable. Nous défendre auprès des médecins, auprès de l’administration, auprès des patients parfois, mais aussi auprès de certains collègues lorsque la pression transforme chaque difficulté en reproche.

    Car ce qui me pèse le plus aujourd’hui n’est pas forcément la charge de travail. La charge de travail, je la connais. Je travaille dans les soins depuis suffisamment longtemps pour savoir gérer les journées chargées, les imprévus et les urgences.

    Ce qui me fatigue davantage, c’est l’ambiance qui se dégrade lorsque tout le monde est à bout.

    Les collègues deviennent nerveux. Les cadres semblent de plus en plus exigeants. Les médecins ont parfois de moins en moins de marge de compréhension pour ce qui se passe réellement sur le terrain.

    Par moments, j’ai l’impression qu’il n’existe plus de bonne manière de faire.

    Si tu montres que tu es stressée par la charge de travail, on te reproche de ne pas être assez organisée.

    Si tu restes calme malgré la tempête, on te reproche de ne pas mesurer la gravité de la situation.

    Si tu prends du temps pour aider un collègue en difficulté, on te reproche de ne pas avancer assez vite.

    Si tu prends quelques minutes supplémentaires auprès d’un patient inquiet, on te reproche de ne pas respecter le planning.

    Et parfois, à force d’entendre des critiques venant de toutes les directions, j’ai la sensation que quoi que je fasse, cela ne correspondra jamais totalement aux attentes des autres.

    C’est probablement cette impression-là qui m’épuise le plus : avoir le sentiment que les exigences augmentent sans cesse alors que les moyens, eux, diminuent.



  • Le chef

    Le chef

    Le chef

    Depuis quelque temps, notre structure de soins à domicile s’est agrandie. Plusieurs communes ont fusionné afin d’uniformiser le fonctionnement des soins dans toute la région. Sur le papier, cela semble logique. Dans la réalité, cela implique aussi de nouveaux secteurs à couvrir et de nouvelles habitudes à créer.

    Certaines régions avaient déjà leurs anciennes tensions, leurs conflits historiques entre communes. Ainsi, beaucoup de collègues ne voulaient pas aller travailler là-bas. Comme je ne viens pas de cette région, et avec deux collègues infirmiers au grand cœur, nous avons accepté d’y aller.

    C’est là que j’ai rencontré “le chef”.

    Bien sûr, ce n’est pas son vrai nom officiel. C’est celui que je lui ai donné avec le temps. Cet homme n’est pas n’importe qui. Ancien maire de la ville, personnalité importante de la région, il a fait beaucoup de politique. On sent immédiatement qu’il a dirigé des équipes toute sa vie. Toujours souriant… mais impossible à impressionner.

    Certaines collègues ont eu de la peine à se faire entendre face à son caractère bien trempé. La première fois que je suis entrée chez lui, il m’a regardée avec un sourire et les sourcils froncés :

    – “On ne s’est jamais vus, vous êtes nouvelle ?”

    Je lui réponds que oui. Puis il demande :

    – “Une nouvelle Française de quelle région ?”

    Et moi, beaucoup trop fière de ma blague :

    – “De Genève.”

    Petit rappel : Genève est en Suisse et pas en France. 

    Il a éclaté de rire. À partir de ce moment-là, la glace était brisée. Quand j’ai commencé le soin, il a immédiatement repris son rôle de chef :

    – “Non, d’abord on met le tabouret ici. Ensuite vous laissez couler l’eau.”

    – “Oui chef.”

    On a ri ensemble. Puis il a ajouté :

    – “Je ne suis plus chef de rien maintenant. Ici, c’est Madame la patronne.”

    C’est ce jour-là que le surnom est resté pour les deux. Elle rit quand je l’appelle comme ça. Elle comprend pourquoi il a dit cela. Avec ses soucis de santé, elle s’occupe de tout et gère beaucoup à la maison. Elle se rappelle de notre planning, de l’aide au ménage, du passage du physiothérapeute, etc.

    Avec les années, je me suis rendu compte que derrière ce caractère autoritaire se cachait surtout un homme qui essayait de garder le contrôle sur ce qu’il lui restait.

    Vieillir, perdre son autonomie, devoir accepter de l’aide pour les gestes les plus simples… ce n’est jamais facile. Encore moins pour quelqu’un qui a passé sa vie à diriger.

    Les soins à domicile nous rappellent souvent une chose importante : derrière chaque patient, il y a toute une histoire, une carrière, une identité, une vie entière.

    Et parfois, garder le contrôle sur l’emplacement d’un tabouret, c’est simplement une manière de conserver un peu de dignité.


  • Le pansement improvisé

    Le pansement improvisé

    Le pansement improvisé

    Ce que je vois

    Vendredi après-midi. Un monsieur m’appelle. Il est rentré chez lui il y a deux jours après une hospitalisation et me demande quand quelqu’un pourrait passer refaire son pansement.

    Un vendredi après-midi…

    D’un coup, tout devient une petite course contre la montre. Selon nos protocoles, le pansement doit être refait aujourd’hui. Pas lundi, pas demain : aujourd’hui.

    Je lui réponds donc : « Je passe dans l’après-midi. Dites-moi simplement à quelle heure je peux venir. »

    En arrivant chez lui, je débarque avec mon gros sac à dos de soins. Le fameux pansement m’attend. Heureusement, la plaie est belle : pas de rougeur inquiétante, pas d’écoulement suspect, pas de signe d’infection ou de complication. Jusque-là, tout va bien.

    Puis vient le moment d’ouvrir le matériel. Et là, petit problème.

    Le monsieur n’a pas encore eu le temps de passer à la pharmacie chercher les fournitures prescrites à sa sortie de l’hôpital. Dans mon sac, je trouve bien quelques compresses, un désinfectant et du sparadrap, mais certainement pas tout ce qui serait recommandé pour réaliser un pansement dans les règles de l’art.

    Je fais rapidement l’inventaire de ce que j’ai sous la main. Pas grand-chose.

    Alors, comme souvent dans les soins à domicile, il faut s’adapter. On improvise un pansement un peu à l’ancienne, avec les moyens du bord. Pas le plus esthétique, pas celui qu’on montrerait dans un manuel de soins, mais suffisamment propre et sécuritaire pour tenir jusqu’à ce que le matériel adéquat soit disponible.

    Ce que ça me fait

    Je dois avouer que ce genre de situation me met parfois mal à l’aise. Malgré toute la gentillesse et la compréhension du patient, j’ai l’impression de ne pas travailler de manière aussi professionnelle que je le devrais.

    Si le médecin voyait ce pansement, il lèverait probablement un sourcil. Pourtant, certaines réalités du terrain ne rentrent pas toujours dans les protocoles. Parfois, il faut simplement faire avec ce que l’on a.

    Quand on travaille dans une région de montagne, les contraintes sont encore plus présentes. Aller chercher du matériel peut représenter plusieurs dizaines de minutes de route. Et lorsqu’on s’en rend compte en fin d’après-midi, il est souvent déjà trop tard : le temps de faire le déplacement, les pharmacies ont fermé leurs portes.

    Ce qui est amusant, c’est que j’aime assez ces moments où il faut trouver des solutions. J’aime devoir réfléchir autrement, utiliser mon expérience, faire preuve de créativité et m’adapter à la réalité du domicile. C’est un peu l’esprit du terrain.

    Le problème, c’est que tout le monde ne le voit pas de cette manière.

    Ma responsable comprend généralement ces situations et sait qu’elles font partie du quotidien. Certains collègues, en revanche, trouvent cela tout simplement inadmissible. Pour éviter toute improvisation, nous nous retrouvons parfois à transporter des sacs à dos énormes remplis de matériel « au cas où ». Une grande partie finit d’ailleurs par arriver à péremption avant même d’avoir été utilisée.

    Bien sûr, il faut garantir la sécurité des patients. Mais je me demande parfois si savoir se débrouiller intelligemment avec les ressources disponibles ne fait pas aussi partie du métier.

    Après tout, n’est-ce pas là une partie du charme des soins à domicile ? Être loin de l’hôpital, loin des réserves infinies de matériel, et apprendre chaque jour à conjuguer rigueur, bon sens et adaptation.


  • Cette patiente qui ne voulait pas rester seule à la maison

    Cette patiente qui ne voulait pas rester seule à la maison

    Il y a des patients qu’on n’oublie pas. Pas parce que leur situation médicale est exceptionnelle, mais parce qu’ils nous touchent profondément. Cette dame-là fait partie de ces personnes.

    Nous passons deux fois par jour chez elle. Pourtant, nous sommes une nouvelle équipe et elle ne nous connaissait pas avant. Malgré cela, elle nous accueille chaque jour avec un immense sourire, comme si notre venue représentait le moment le plus important de sa journée. Elle se réjouit surtout de parler. D’échanger quelques mots. De ne pas rester seule face à son journal et au silence de son appartement.

    Elle accepte les soins sans jamais se plaindre. Elle nous remercie constamment. Elle propose toujours des biscuits, même quand elle a de la peine à se lever. Un jour, elle a même voulu monter dans la voiture pour “venir avec moi dans mes aventures”. Elle riait, mais derrière cette phrase il y avait surtout une immense solitude.

    Et chaque fois que je repars, j’ai le cœur serré. Cette femme a des problèmes de mobilité importants. Elle ne peut plus se laver seule, ni s’habiller ou se déshabiller sans aide. Son autonomie diminue petit à petit. Pourtant, ce qui lui pèse le plus, ce n’est pas forcément la douleur physique. C’est l’isolement.

    En effet, quand cette dame ne peut plus descendre les escaliers seule et qu’il n’y a pas d’ascenseur, elle doit rester enfermée chez elle. Solution de l’hôpital, renvoyée vite la patiente chez elle, la famille accepte et aide à monter les escaliers le jour de la sortie. Après, on n’imagine pas que cette patiente va rester toutes ses journées à tourner en rond. À un moment donné, personne ne s’est mis à la place de la patiente. Je ne blâme pas les familles, car souvent elles subissent cette situation aussi. Elles n’ont pas d’autres solutions en réalité.

    Je ne cache pas que je me propose souvent pour aller la voir. Je l’adore et je reste souvent avec elle. J’ai même des collègues qui me disent qu’ils profitent de rester manger à midi avec elle. Ça évite qu’elle soit seule et la collègue n’est pas seule dans sa voiture à manger aussi.

    Sa famille fait ce qu’elle peut. Comme beaucoup aujourd’hui, ils courent après le temps. Ils vivent en ville, travaillent, s’occupent des enfants, de la maison, des obligations du quotidien… et essayent encore de trouver quelques heures pour venir la voir. Je les comprends tellement. C’est mon cas, les patients me voient plus que ma propre famille.

    Notre société vieillit, mais nous continuons à vivre à un rythme toujours plus rapide. Les personnes âgées restent souvent seules pendant de longues journées. Les familles culpabilisent de ne pas être plus présentes. Et les soignants deviennent parfois les seules personnes que certains patients voient dans leur journée.

    Quand on parle des soins à domicile, on imagine souvent les médicaments, les pansements ou les perfusions. Mais la réalité est bien plus humaine que ça. Parfois, le soin le plus important, c’est simplement de s’asseoir cinq minutes et d’écouter quelqu’un parler.


  • Quand un diagnostic bouleverse plus que ce que l’on pense

    Quand un diagnostic bouleverse plus que ce que l’on pense

    Aujourd’hui, j’accompagne une jeune patiente dans le service.
    Une femme active, dynamique, avec une vie bien remplie et des projets plein la tête. Elle travaille, pratique plusieurs sports, s’occupe de ses animaux et semble avoir trouvé un équilibre entre ses activités, son quotidien et ses envies.

    Mais hier, tout a changé.

    Le diagnostic est tombé brutalement : fibromyalgie.

    Une maladie dont on parle de plus en plus, mais qui reste encore floue pour beaucoup. Douleurs diffuses, fatigue intense, difficultés à maintenir un rythme régulier, fluctuations imprévisibles, impact psychologique important. Une maladie invisible, mais qui transforme profondément la vie.

    Quand elle me parle, je ressens toute la violence de l’annonce.
    Du jour au lendemain, elle doit tout repenser.

    Son sport devient difficile.
    Certaines activités deviennent douloureuses.
    Son travail, trop physique, devient incertain.
    Son quotidien demande plus d’énergie qu’avant.

    Ce qui semblait évident hier devient compliqué aujourd’hui.

    Le choc n’est pas seulement physique.
    Il est aussi identitaire.

    Elle ne se reconnaît plus dans ce corps qui ne suit plus.
    Elle ne sait pas comment adapter sa vie.
    Elle ne sait pas ce qu’elle pourra encore faire.

    Et autour d’elle, les phrases arrivent rapidement.
    « Ça aurait pu être pire. »
    « Tu pourrais avoir une maladie mortelle. »
    « Au moins tu n’es pas en danger. »

    Ces phrases se veulent rassurantes, mais elles minimisent aussi ce qu’elle ressent. Parce que dans sa réalité à elle, tout s’effondre déjà. Elle perd une partie de son autonomie, de ses habitudes, de son identité active.

    Elle doit peut-être arrêter certains sports qu’elle aimait.
    Adapter son travail, voire le quitter.
    Repenser son quotidien.
    Réduire ses activités.

    C’est une forme de deuil.
    Le deuil de la vie d’avant.
    Le deuil de ce corps fiable.
    Le deuil d’un futur imaginé.

    Je me demande souvent comment on se relève après une annonce comme celle-ci. Comment on accepte une nouvelle version de soi quand elle s’impose sans prévenir. Comment on retrouve des objectifs quand tout ce qui donnait du sens semble s’éloigner.

    Parce que la fibromyalgie ne se voit pas toujours.
    Mais elle change profondément la vie.

    Et parfois, la maladie ne prend pas la vie.
    Mais elle transforme tout ce qui la composait.


  • Une autre façon de soigner dans le même pays

    Une autre façon de soigner dans le même pays

    C’est l’après-midi, l’heure des visites, ce moment où les familles arrivent pendant que nous continuons nos soins, essayant de trouver l’équilibre entre présence pour les patients et organisation du travail.
    La fille d’une patiente est venue de loin pour voir sa maman, et pendant que je passe dans la chambre pour prendre les constantes et vérifier que tout va bien, nous commençons naturellement à discuter.

    Très vite, l’échange devient plus riche que prévu.
    Elle vient du côté alémanique de la Suisse, alors que nous sommes du côté romand, et je réalise rapidement que je connais très peu cette réalité. Mon niveau d’allemand n’est pas suffisant pour me sentir à l’aise là-bas, alors je l’écoute me raconter comment les soins se déroulent dans sa région.

    Elle m’explique que, malgré les mêmes diplômes, la même formation et la même expertise, l’approche des patients peut être très différente. Là-bas, me dit-elle, l’accent est davantage mis sur l’explication, la compréhension et le respect du rythme du patient, avec une volonté claire de s’assurer que chaque personne comprend réellement ce qui lui arrive et se sente accompagnée dans chaque étape.

    Tout est détaillé.
    Tout est expliqué.
    On prend le temps de vérifier que le patient a compris.
    On s’adapte davantage à ses besoins.

    Je l’écoute, et une question me traverse doucement : à quel moment avons-nous commencé à perdre cela ?

    De notre côté, la charge de travail augmente, les équipes sont de plus en plus sollicitées, et même si la volonté humaine est toujours présente, la réalité du terrain nous pousse souvent à aller plus vite, à prioriser l’efficacité, parfois au détriment de la qualité relationnelle.

    Quand la langue devient une barrière, tout se complique rapidement.
    Quand le temps manque, l’explication devient plus courte.
    Quand les soins s’accumulent, la présence se réduit.

    Elle ne critique pas. Elle constate simplement.
    Et moi, je me reconnais dans ce constat.

    Les hôpitaux universitaires font énormément d’efforts pour remettre l’humain au centre, pour encourager l’écoute, l’accompagnement, la qualité des soins relationnels. Mais sur le terrain, ces intentions se confrontent à une réalité bien différente, faite de sous-effectif, de rythme soutenu et de priorités qui changent.

    Et en quittant la chambre, je me demande silencieusement à quel moment l’humain a commencé à céder doucement face à l’organisation.


  • La roulette russe des humeurs

    La roulette russe des humeurs

    La roulette russe des humeurs

    Ce que je vois

    Un patient qui change complètement d’humeur selon les jours. Avec ses troubles cognitifs, chaque passage est imprévisible. C’est un peu la roulette russe. Certains jours, il est souriant, calme, heureux de nous voir. Et d’autres fois, il ne comprend pas pourquoi on est là. Il nous chasse de chez lui, refuse les soins ou nous regarde comme des étrangers qui entrent chez lui sans raison.

    La maladie lui fait perdre ses repères. Il ne comprend plus toujours la situation, ni nos intentions. Ce qui nous semble normal peut devenir angoissant ou agressif pour lui. Pour les familles aussi, c’est extrêmement difficile à vivre, car elles retrouvent parfois une personne totalement différente de celle qu’elles ont connue.

    Ce que ça me fait

    Je sais que ce n’est pas contre moi. Je sais que c’est la maladie qui provoque ces réactions. Avec le temps, les discussions avec mes collègues et ma responsable m’ont appris quoi faire, quoi éviter et comment réagir dans ces moments-là.

    La plupart du temps, j’arrive à prendre du recul.

    Mais certains jours sont plus difficiles que d’autres. Quand la fatigue s’accumule en fin de tournée, quand la journée a déjà été lourde émotionnellement, il devient plus compliqué de ne pas le prendre personnellement. Il suffit parfois d’un refus de trop, d’un regard agressif ou d’une phrase blessante pour que tout déborde.

    Et dans ces moments-là, je sens parfois les larmes monter.

    Parce qu’au-delà des soins, il y a aussi l’humain. Et même en sachant que la maladie parle à sa place, ça reste difficile de voir quelqu’un perdre peu à peu ses repères, sa confiance et parfois une partie de lui-même.


  • Quand la douleur ne passe pas par les mots

    Quand la douleur ne passe pas par les mots

    Quand la douleur ne passe pas par les mots

    J’arrive dans le service pour prendre mon poste de nuit et, presque immédiatement, j’entends des cris. Je m’arrête un instant. Ce ne sont pas ceux de mes collègues. Je comprends vite qu’ils viennent d’une chambre.

    Personne ne court dans le couloir. Rien ne semble « urgent » au sens institutionnel du terme. Alors je fais comme toujours : je pose mes affaires dans mon casier, je prépare un café, je remplis ma grande gourde d’eau. Mes petites routines de début de nuit. Celles qui me permettent de tenir, de rester fonctionnelle, concentrée.

    À peine assise pour commencer les transmissions, un nouveau cri traverse le service.  Je regarde ma collègue. Elle me dit simplement :
    Oui… je t’expliquerai.

    Pendant les transmissions, elle arrive au patient concerné.
    Monsieur est arrivé des urgences somnolent. Depuis 15h, il crie. Il a mal, mais il ne parle pas. Le médecin est passé, il n’a pas ajouté de traitement. On est en titration.

    Je vais le voir. Dans la chambre, l’échange est impossible. Il ne parle pas. Il ne formule rien. Il crie. Un cri brut, continu, sans mots. Je lui propose un antidouleur. Il accepte. J’en déduis qu’il comprend ce que je lui dis, au moins en partie.

    Trente minutes plus tard, les cris reprennent. L’antalgique n’a pas suffi. Je lui en repropose un. Il accepte à nouveau.

    La nuit commence à se construire ainsi. Douleur. Médicament. Accalmie. Douleur encore. J’avance pas à pas, jusqu’à atteindre la dose maximale prescrite.

    À ce stade, je n’ai plus le choix. J’appelle le médecin de garde. Je lui explique la situation, les cris, l’absence de communication verbale, la douleur persistante. Il me prescrit d’autres doses.

    Je continue. J’applique. Je surveille. Et quand j’atteins à nouveau le maximum autorisé, je dois rappeler.

    Oui, je l’ai rappelé plusieurs heures après. Parce que la douleur, elle, n’a pas attendu. Parce que pour moi, cette nuit-là, la souffrance était évidente, audible, constante. 

    La nuit n’a pas été reposante pour ce patient. Il a jonglé entre douleur et accalmies artificielles, entre cris et silences imposés par les médicaments.Et moi, je repars avec cette sensation familière : celle d’avoir vu, entendu et ressenti une douleur que tout le monde n’évalue pas de la même manière.


  • Collaboration difficile avec un patient

    Collaboration difficile avec un patient

    Collaboration difficile avec un patient

     Ce matin-là, l’interne vient me voir. Il me dit qu’il s’occupe d’un patient que je vais suivre moi aussi. Je reviens de plusieurs jours de congé, je ne connais encore personne, et je découvre les patients un à un. Mais à son visage, je comprends vite une chose : lui, il connaît déjà très bien ce patient. Trop bien, même. Les échanges sont compliqués.

    Je lui propose de venir avec lui, pour comprendre ce qui bloque. Nous allons ensemble au lit du patient. Le médecin se présente. De mon côté, j’explique que je reprends aujourd’hui et que je vais découvrir sa situation plus en détail.

    Le patient attaque directement : Il veut une date de sortie. Il veut rentrer chez lui. Le médecin tente de lui expliquer calmement que ce n’est pas si simple. Il reste encore plusieurs examens et des traitements à poursuivre. Le patient répond qu’il peut tout faire en ambulatoire : venir à l’hôpital quelques heures, puis rentrer chez lui. 

    Ce qu’il ne réalise pas — ou ne veut pas entendre — c’est tout ce que l’hôpital fait pour lui au quotidien. Il ne peut plus conduire. Les transports seraient à sa charge.

    À l’hôpital, on l’aide pour sa toilette, ses repas sont préparés, ses traitements sont administrés et surveillés. 

    Chez lui, rien de tout cela n’est garanti. Il vit en montagne. Pour accéder à sa maison, il faut monter une pente, franchir des marches à l’extérieur comme à l’intérieur.

    Aujourd’hui, son seul trajet possible, c’est du lit à la salle de bain. Le médecin essaie de lui expliquer, encore et encore. Le patient perd patience. Il s’énerve. Il répète qu’il peut tout faire seul. Il finit par accuser le médecin de le prendre pour un vieux sénile.

     Il y a alors cette réalité qu’on oublie souvent :

    Un patient a le droit de sortir s’il a sa capacité de discernement. Même contre avis médical. Il doit simplement signer une décharge. Mais cette décharge a un prix.

    En refusant le diagnostic, il refuse aussi les traitements et les examens nécessaires à sa guérison. Et c’est là que les tensions explosent. Parce que le patient veut décider, et que le médecin tente de protéger. Parce que l’autonomie se heurte parfois à la réalité du corps. 

    Ce genre de confrontation arrive bien plus souvent qu’on ne l’imagine.

    Entre ce que le patient veut, ce qu’il croit pouvoir faire, et ce que son état permet réellement, il y a parfois un fossé immense.

    Et nous, soignants, nous marchons en permanence sur cette ligne fragile entre respect, sécurité et frustration partagée.