“Je ne suis pas une paysanne”

“Je ne suis pas une paysanne”

Ce que je vois

– Tu peux venir m’aider à déplacer Madame de la 401 ?

Je lève les yeux vers Ameline.

– Oui, pas de souci. Mais je te connais, c’est rare que tu demandes de l’aide pour un transfert.

Elle me lance un sourire en coin.

– Tu vas vite comprendre pourquoi.

Je la suis jusqu’à la chambre. À l’intérieur, je découvre une patiente très frêle installée dans son fauteuil roulant, accompagnée d’une proche qui se présente comme sa fille.

– Bonjour, je suis infirmière.

– Ah, parfait ! Vous tombez bien. Je suis sa fille. Est-ce qu’il serait possible d’emmener maman à la douche ?

– Oui, il n’y a pas de problème. Je pense qu’à deux nous devrions y arriver. Si vous le souhaitez, vous pouvez profiter de prendre un café pendant ce temps-là.

– D’accord, merci beaucoup.

La fille se tourne vers sa mère pour lui dire à tout à l’heure. La patiente secoue immédiatement la tête et lui demande de rester. Malgré cela, sa fille quitte la chambre. Nous nous retrouvons seules avec elle.

– Madame, nous allons vous aider à vous lever.

Je me tourne vers ma collègue.

– Je te propose qu’on la prenne sous les aisselles.

À peine ma main effleure-t-elle son bras qu’elle pousse un cri.

– Aïe ! Vous me faites mal ! Vous êtes incapables !

Je retire immédiatement ma main.

– Où avez-vous mal, Madame ?

– Au pied !

Je regarde ma collègue.

– Madame, si nous ne pouvons pas vous mettre debout sans vous faire souffrir, nous ne pourrons pas vous emmener à la douche. Dans ce cas, nous ferons une toilette au lit.

– Non ! Je veux une douche ! Je ne suis pas une paysanne !

Je prends quelques secondes avant de répondre.

– Madame, nous allons essayer de vous relever une fois. Si la douleur est trop importante, vous nous le dites et nous nous arrêterons.

Nous la remettons debout avec précaution. À nouveau, elle hurle. Cette fois, la décision est prise.

– Madame, nous allons vous installer au lit. Au vu de vos douleurs, il n’est pas possible de vous emmener à la douche aujourd’hui.

La colère monte immédiatement.

– Vous ne vous rendez pas compte de qui je suis ! Vous ne pouvez pas me traiter comme ça !

Je la regarde, sincèrement surprise.

– Qu’est-ce que vous voulez dire par « vous traiter comme ça » ?

– Comme une paysanne ! Comme quelqu’un qui ne vaut rien !

– Madame, je vous traite exactement comme tous les autres patients. Mais aujourd’hui, votre douleur nous empêche de vous mobiliser en toute sécurité.

– C’est vous qui me faites mal !

À partir de ce moment-là, quoi que nous disions, tout devient un reproche. La douche refusée, la toilette au lit proposée, nos explications, nos tentatives de la rassurer. Rien ne semble pouvoir apaiser sa frustration.

Ce que ça me fait

Ce genre de situation me laisse toujours un peu perplexe.

Je ne savais pas qu’il existait encore, à ce point, cette idée que certaines personnes mériteraient un traitement différent en raison de leur statut social, de leur fortune ou de leur milieu.

Pour moi, l’hôpital est justement l’un des rares endroits où tout le monde devrait être égal.

Que l’on soit chef d’entreprise, retraité, agriculteur, médecin, avocat ou sans emploi, lorsque l’on enfile une blouse d’hôpital et que l’on devient patient, on devient avant tout une personne qui a besoin de soins.

Alors cet argument du « je ne suis pas une paysanne » me dépasse toujours un peu.

Non pas parce qu’il me choque personnellement, mais parce qu’il révèle une vision du monde que je peine à comprendre.

Au fond, ce que j’observe souvent dans ces situations, ce n’est pas seulement une question de douleur ou de frustration. C’est parfois l’impression que certaines personnes attendent un traitement particulier, des attentions particulières, des règles différentes de celles appliquées aux autres.

Pourtant, dans un système public, mon rôle n’est pas de déterminer qui mérite davantage de temps ou davantage d’égards.

Mon rôle est d’offrir à chacun des soins de qualité, dans le respect de ses besoins et de sa dignité.

Au début de ma carrière, j’avais beaucoup de difficulté face à ce type de personnalité. Je voulais absolument satisfaire tout le monde. Je faisais des efforts supplémentaires, je négociais sans cesse, je m’épuisais à essayer d’obtenir leur approbation.

Et souvent, cela se faisait au détriment des autres patients qui attendaient eux aussi mon attention.

Avec les années, j’ai appris quelque chose d’essentiel : certaines limites doivent être posées.

Aujourd’hui, je suis capable de dire non lorsque quelque chose n’est pas possible.

Je suis capable d’expliquer calmement les raisons d’une décision sans entrer dans un conflit permanent.

Et surtout, j’ai compris qu’être bienveillante ne signifie pas accepter tous les comportements.

Cette évolution n’est pas seulement importante pour moi. Elle l’est aussi pour mes collègues.

J’ai régulièrement des ASSC, des auxiliaires de soins ou des stagiaires qui viennent me chercher lorsqu’ils se retrouvent confrontés à des patients particulièrement exigeants ou agressifs.

Dans ces moments-là, je sais que je dois poser le cadre.

Parce que le responsable d’équipe n’est pas présent dans chaque chambre. Parce qu’il ne peut pas intervenir à chaque tension ou à chaque débordement.

Nous sommes souvent les premiers à devoir rappeler ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas.

Ce qui m’attriste, en revanche, c’est de constater que ces situations semblent devenir de plus en plus fréquentes.

Et je comprends aussi pourquoi de nombreuses infirmières deviennent plus fermes avec les années.

Ce n’est pas forcément parce qu’elles sont devenues moins humaines.

C’est souvent parce qu’à force d’être confrontées à des exigences excessives, à des remarques blessantes ou à des comportements irrespectueux, elles ont dû construire une carapace pour continuer à exercer leur métier sans s’y perdre elles-mêmes.

Cette carapace n’efface pas l’empathie.

Elle permet simplement de la protéger.


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