“Ici ce n’est pas les urgences”
J’avais terminé ma transmission à ma collègue. J’avais rangé ma place et je m’apprêtais enfin à rentrer chez moi.
Avant de partir, je suis simplement allée aider une patiente pour soulager un peu ma collègue. Je lui apporte une tisane, je lui souhaite bonne nuit et lui dis à demain.
Au loin, je vois le médecin discuter avec ma collègue.
Il me regarde :
– “C’est vous celle de nuit ?”
Je plaisante :
– “Docteur, vous n’êtes pas encore rentré ? Il fallait nous dire si on vous manquait déjà.”
Il sourit.
Puis il annonce calmement :
– “Finalement, le bilan de Monsieur Adwerson est très mauvais. Il faut faire une hémoculture, commencer un antibiotique et administrer du Perfalgan.”
Je reste sidérée.
Il est presque 20 heures. Les prises de sang ont été faites le matin. Et maintenant tout devient soudainement urgent.
Je sens immédiatement la colère monter.
Parce que je lui avais déjà expliqué plus tôt dans la journée que nous ne sommes pas une unité de soins aigus. Nous sommes un service qui ne traite pas les soins aigus. Notre personnel n’est pas prévu pour gérer ce genre de situation lourde en dernière minute et nous n’avons pas l’organisation pour cela. Deux étages plus bas, il y a des soins aigus et eux sont équipés pour. Malheureusement, il manque de place donc des patients qui doivent normalement aller aux soins aigus, se retrouvent chez nous. Et les médecins ne comprennent pas cela.
Nous ne sommes pas assez équipés et nombreux.
Je lui demande :
– “Vous avez déjà fait les prescriptions ?”
Il répond oui.
Je regarde ma collègue. Elle n’ose pas dire non. Elle commence déjà à rassembler les traitements et le matériel, tout en sachant qu’elle devra quand même continuer sa tournée auprès des autres patients.
Je tente encore :
– “Docteur, je vous ai expliqué ce matin comment nous fonctionnons…”
Et il répond :
– “Oui mais ici, c’est un hôpital, donc on peut faire des urgences.”
Non.
Justement, chaque service a sa spécificité, on n’est pas tous spécialisés dans l’urgence.
Et c’est exactement ce genre de confusion qui épuise les soignants.
Parce qu’au final, quelqu’un paie toujours le prix :
soit le patient, qui n’a pas les soins adaptés au bon moment ;
soit les soignants, qui absorbent encore une surcharge supplémentaire.
Je prends mon téléphone et j’écris à la maison :
“Mange sans moi. Traitement changé.”
Heureusement, mon compagnon travaille aussi dans le domaine médical. Il comprend immédiatement.
Pendant que je prépare les perfusions et les médicaments, je continue malgré tout à faire plusieurs remarques au médecin. Pas pour être désagréable. Mais parce qu’à force de demander toujours plus aux équipes, le système finit par casser les gens.
Je me tourne vers ma collègue :
– “Je fais les perfusions. Toi, tu les enlèveras pendant ta tournée. Commence par l’autre côté du service pour qu’on gagne du temps.”
Elle acquiesce.
Et moi, je repars travailler… avec ce mélange de fatigue, d’énervement et d’impuissance que beaucoup de soignants connaissent trop bien.
On parle énormément de la pénurie dans les soins. Mais on parle beaucoup moins des raisons qui poussent les professionnels à partir.
Les heures supplémentaires imprévues. La pression constante. Le manque de personnel. L’impression de devoir compenser un système qui fonctionne déjà au maximum de ses capacités.
Puis un jour, tout le monde s’étonne : “Pourquoi les soignants vont-ils si mal ?”
La réponse se trouve souvent dans ces petites scènes du quotidien que personne ne voit.

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