Le besoin de contrôle cache autre chose

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Le besoin de contrôle cache autre chose

Ce que je vois

Ce midi, je passe vérifier la glycémie avant qu’elle prenne son repas. Elle a tendance à être trop élevée. Quand je passe, la famille est généralement réunie, ils mangent tous ensemble à midi. Cette fois-ci, je n’y échappe pas.

« Madame, je vais vérifier la glycémie pour savoir s’il faut faire une injection. »

La fille débarque dans le salon en trombe et lance, très fort :

« La grand-mère est de mauvais poil aujourd’hui ! »

Je la regarde brièvement, puis je me reconcentre sur le doigt de la grand-mère pour la piqûre.

« 13,1. »

La grand-mère me regarde dans les yeux et me tend déjà l’insuline devant moi. Elle sait que la valeur est trop haute, comme souvent d’ailleurs.

La fille commente encore, fort, presque dans une forme de jugement :

« Toujours trop haute cette glycémie ! Même pas fichue de faire attention… »

La grand-mère baisse les yeux et attend.

Pendant ce temps, je prépare l’injection.

« Je comprends votre inquiétude, mais on va ajuster les doses d’insuline progressivement, jusqu’à trouver le bon équilibre. Ça prend du temps. »

« Oui, mais ça fait deux semaines qu’elle est entre 12 et 13 à midi avec 12 unités de Novorapid à chaque fois. Elle a 24 de Lantus le matin, donc il faut augmenter. Et en plus elle prend les comprimés forxiga, metformin et januvia. »

Mes collègues m’avaient prévenue : elle connaît tout de la situation et suit chaque détail à la lettre.

« Justement, le diabétologue ajuste la Lantus petit à petit pour éviter les hypoglycémies et, à terme, pouvoir réduire la Novorapid. »

« Oui mais… » et elle repart dans une nouvelle série d’explications.

Ce que ça me fait

C’est toujours impressionnant de se retrouver face à un proche aussi présent, aussi informé, et surtout aussi dans le contrôle. Je le vois bien : elle veut tout savoir, tout anticiper, tout maîtriser. Et parfois, c’est oppressant dans ce métier, comme quelqu’un qui regarde par-dessus ton épaule en commentant chacun de tes gestes.

Au début de ma carrière, je me sentais mal à l’aise dans ce type de situation. J’avais tendance à me laisser submerger, à me faire « manger tout cru » par certaines familles. Je me sentais étouffée.

Un jour, ma responsable m’a accompagnée pour une discussion avec la famille au sujet du médecin traitant, qui n’était plus adapté, et de la possibilité d’en changer. En sortant de la maison, elle s’arrête après le portail et regarde vers l’intérieur.

« Tu as vu ce besoin de contrôle ? »

Je hoche la tête.

« Cette fille est surtout terrorisée. Et son seul moyen d’agir, c’est de tout savoir, tout suivre, tout anticiper. C’est de la peur. Et souvent, de la peur liée à un traumatisme. »

Je fronce les sourcils.

« Un traumatisme ? À cause de l’annonce de la maladie ? »

Elle me regarde.

« J’ai passé tellement d’heures dans cette maison pour son père, le grand-père. Après l’annonce de son cancer, tout est allé très vite. En deux mois, il est décédé. Un cancer du pancréas ne pardonne pas. »

Elle marque une pause.

« Elle a perdu son père sans pouvoir comprendre ce qui se passait, sans pouvoir agir, sans pouvoir suivre. Elle a juste été spectatrice… impuissante… à lui tenir la main et lui dire au revoir. »

Depuis, ma vision de cette famille a changé. Derrière ce besoin de contrôle, j’essaie désormais de voir autre chose : une tentative de reprendre du pouvoir sur ce qui, un jour, lui a totalement échappé.

Et ça change tout pour moi. Cela me permet de ne plus le vivre comme une attaque ou une pression permanente, mais comme une forme de protection maladroite. Je me sens plus ancrée, moins en réaction, plus capable de poser un cadre sans me laisser envahir.


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