Quand la douleur appelle EXIT
Comme d’habitude, j’appelle ma patiente avant de monter en montagne pour lui annoncer ma venue.
« Ça ne va pas… », me dit-elle d’une voix si faible que je la reconnais à peine.
Une douche froide.
Avant même que je puisse lui demander ce qu’il se passe, elle raccroche. Je reste quelques secondes immobile, le téléphone encore à la main. Mon esprit s’emballe. Je prends mon sac en vitesse, monte dans la voiture et pars.
Pourtant, quelques minutes plus tôt, j’étais heureuse d’aller la revoir. C’était une femme qui souriait à la vie malgré son cancer. Elle savait que la maladie finirait par gagner, mais elle avait choisi de remplir le temps qu’il lui restait plutôt que de compter les jours. Elle profitait de chaque rayon de soleil, de chaque promenade, de chaque repas partagé avec son conjoint.
Tous les deux vivaient simplement. Peu de moyens, une petite maison nichée dans la montagne, mais énormément d’amour. Son mari était toujours là. Présent. Attentif. Ils formaient une équipe.
Sur la route, les kilomètres me semblent interminables. Je me pose mille questions.
Est-ce que la douleur s’est aggravée ?
Est-ce que c’est son moral qui s’effondre ?
Est-ce qu’il s’est passé quelque chose cette nuit ?
Quand j’arrive, son mari m’ouvre la porte. Son visage est fatigué, mais étonnamment calme.
« Elle ne va pas bien. Elle est restée au lit. »
Je monte rapidement dans la chambre. Les volets sont entrouverts. La lumière est douce. Elle est allongée sous la couette, immobile. En me voyant, un léger sourire apparaît malgré tout.
« Bonjour… c’est vous ? »
« Oui, c’est moi. Qu’est-ce qu’il se passe ? »
Sa voix est presque un murmure.
« Depuis hier soir… la douleur est montée d’un coup… c’est insupportable… »
Elle m’explique qu’elle a pris tous les antidouleurs prescrits. Sans effet. Elle n’a pas fermé l’œil de la nuit. Chaque minute lui a semblé durer une éternité. Puis elle me regarde.
« Je ne peux plus. »
Dans ces moments-là, il n’y a qu’une seule priorité : soulager. J’appelle immédiatement le médecin pour trouver une solution. Après quelques minutes de discussion, la réponse tombe. Impossible d’augmenter les doses d’antidouleurs, car c’est une dose mortelle. Je raccroche. Je reste quelques secondes silencieuse. Quand je me retourne, elle a déjà compris. Nos regards se croisent. Je n’ai presque rien besoin de dire.
« Je suis désolée… C’est impossible d’augmenter les doses. »
Elle ne pleure pas. Elle ne s’effondre pas. Elle me regarde avec un calme qui me bouleverse encore aujourd’hui. Puis elle me répond, comme une évidence.
« Alors… il est temps d’appeler EXIT. »
En Suisse, certaines personnes atteintes d’une maladie incurable choisissent, lorsqu’elles estiment que leurs souffrances sont devenues insupportables, d’être accompagnées par l’association EXIT. C’est une décision profondément personnelle, mûrement réfléchie, encadrée par la loi, et jamais prise à la légère.
Son conjoint hoche doucement la tête. Il ne discute pas. Je comprends que cette conversation a déjà eu lieu entre eux, bien avant aujourd’hui. Il prend son téléphone, compose le numéro et explique calmement que le moment est peut-être arrivé. Pendant qu’il parle, elle tend doucement sa main vers moi. Je la serre dans les miennes. Elle sourit.
Un vrai sourire.
« Merci… »
Puis elle ajoute, avec une douceur incroyable :
« Merci pour tout ce que vous avez fait pour moi. Grâce à vous… j’ai pu vivre six merveilleuses années avec mon conjoint. Vous avez tous pris soin de moi, mais surtout… vous m’avez permis de continuer à vivre pendant tout ce temps. »
Je sens ma gorge se nouer. Dans notre métier, on aimerait toujours guérir. Mais parfois, notre rôle n’est plus d’ajouter des jours à la vie. Il est d’ajouter de la vie aux jours qu’il reste. Et ce jour-là, j’ai compris qu’une nouvelle étoile va briller dans le ciel ce soir.

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