La douleur qu’elle ne s’autorisent pas à montrer

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La douleur qu’elle ne s’autorisent pas à montrer 

Ce que je vois

Cette fin de matinée-là, je me retrouve chez une dame que je connais très peu.

Habituellement, c’est ma collègue qui s’occupe d’elle. Elle la connaît depuis longtemps, connaît ses habitudes, ses petites manies et surtout sa manière de fonctionner. Mais comme ma collègue est en vacances, c’est naturellement moi qui prends le relais.

En arrivant chez elle, je sais déjà que la visite ne sera pas forcément simple. Cette dame a un caractère bien trempé. Elle est très exigeante, très précise, et elle remarque absolument tout. À peine arrivée, j’ai déjà l’impression d’être évaluée.

« Il ne faut pas oublier de mettre la blouse. »

« Pensez à lui couper les ongles quand vous aurez terminé. »

Elle ne parle pas vraiment d’elle. Elle parle surtout de son mari. Car dans cette maison, notre prise en charge concerne principalement Monsieur.

Il est malade, très diminué, et nécessite beaucoup de soins. Elle, de son côté, a beaucoup moins de problèmes de santé. Nous passons donc surtout pour lui, avec quelques petits soins pour elle en complément.

Comme plusieurs soignants interviennent chez eux, il est normal que chacun ait parfois une manière légèrement différente de faire les choses.

Mais pour elle, ce n’est pas envisageable. Tout doit être fait exactement de la même façon. Le même ordre. Les mêmes gestes. Les mêmes habitudes.

Elle observe tout. Elle vérifie tout. Et elle n’hésite pas à nous reprendre dès qu’elle remarque une différence. Au début, je dois l’avouer, je trouve cela difficile. J’ai l’impression d’être constamment surveillée. Comme si chacun de mes gestes était analysé. Mais je continue mon travail.

Je m’occupe de son mari, je réalise les soins nécessaires, je prends le temps de l’écouter et de répondre à ses questions. Puis, une fois terminé, je me tourne enfin vers elle.

« Maintenant, je vais regarder votre pied. »

Elle s’installe et me montre son petit pansement à l’orteil. Ce n’est pas grand-chose comparé à ce que vit son mari. Un simple soin qui, pour elle, semble presque secondaire. Je commence à retirer doucement le pansement.

« Est-ce que ça vous fait mal si je touche ici ? »

Elle me répond immédiatement :

« Non, allez-y franchement. J’ai l’habitude. On ne va pas y passer toute la matinée. »

Son ton est sec. Comme si ressentir une douleur était une perte de temps. Alors je continue. Je réalise son soin avec attention, tout en sentant son regard posé sur chacun de mes gestes. Elle surveille. Elle observe. Elle attend peut-être que je fasse une erreur.

À un moment donné, son mari bouge brusquement dans son fauteuil. Par réflexe, je lève immédiatement les mains pour arrêter mon geste et éviter de faire une mauvaise manipulation. Mais elle réagit aussitôt.

« Pourquoi tu t’es levé ? Reste dans le fauteuil ! Tu étais bien installé ! »

Son mari hausse simplement les épaules et retourne s’asseoir sans répondre. Puis elle revient vers moi. Je termine son pansement. À ce moment-là, je vois son visage changer. Une légère grimace. Presque imperceptible. Mais je l’ai vue. Je m’arrête.

« Vous avez mal ? »

« Non. »

Je la regarde.

« Si. Vous avez mal. »

Elle détourne les yeux.

« Vous n’avez pas d’antidouleur non plus ? »

Elle soupire légèrement. Puis, presque dans un murmure :

« On ne peut pas se permettre de se plaindre quand quelqu’un est encore plus mal que nous. »

Cette phrase m’arrête. Parce qu’elle explique tout.


Ce que ça me fait

À cet instant, je comprends enfin quelque chose que je n’avais pas vu avant. Cette femme ne minimise pas sa douleur parce qu’elle n’a pas mal. Elle la minimise parce qu’elle pense qu’elle n’a pas le droit d’avoir mal.

Ses orteils sont déformés suite à un accident. Certains sont cassés, certains la gênent au quotidien. Elle souffre. Mais à côté d’elle, son mari est en fin de vie. Il souffre davantage. Alors, dans son esprit, sa propre douleur n’a plus de place.

Elle serre les dents. Elle avance. Elle prend sur elle.

Parce qu’elle pense que quelqu’un d’autre mérite davantage qu’elle qu’on s’occupe de lui. Et soudain, son comportement avec nous prend un autre sens. Son côté autoritaire. Ses remarques constantes. Son besoin que tout soit parfait. Cette manière de vouloir tout contrôler.

Ce n’était peut-être pas de la méchanceté. C’était peut-être simplement toute la peur, la fatigue et l’impuissance qu’elle accumulait depuis des mois… et qu’elle n’arrivait pas à exprimer autrement.

Parce qu’elle ne pouvait pas se permettre de craquer devant son mari. Elle ne pouvait pas lui montrer qu’elle aussi avait peur. Alors elle gardait tout. Et parfois, ce qui reste enfermé trop longtemps finit par ressortir ailleurs. Avec nous. Avec les personnes qui entrent dans sa maison. Avec celles qui peuvent recevoir un peu de ce trop-plein.

Derrière une personne froide, exigeante ou difficile, il y a parfois une souffrance qu’on ne voit pas. Cela ne veut pas dire que tout est acceptable. Mais comprendre ne signifie pas excuser. Cela signifie simplement regarder un peu plus loin que le comportement.

Ce jour-là, je n’ai pas seulement vu une dame qui me corrigeait sur chaque détail.

J’ai vu une épouse qui s’oubliait complètement pour continuer à tenir debout auprès de l’homme qu’elle aimait.


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