Le problème n’était pas Valentine

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Le problème n’était pas Valentine

Ce que je vois

J’arrive le matin dans le brouhaha habituel du service. Les collègues se saluent, parlent fort d’un bout à l’autre du couloir, racontent les derniers potins ou les péripéties de leur week-end. Cette agitation fait partie du décor. Pourtant, au milieu de ce bruit familier, quelque chose semble différent.

Je vois la cheffe marcher rapidement dans tous les sens, téléphone collé à l’oreille, le regard fixé sur le tableau des affectations. Elle raccroche, rappelle quelqu’un, raccroche à nouveau. Son visage trahit une certaine tension.

Je m’approche du tableau pour voir quels patients je vais prendre en charge aujourd’hui.

Au même moment, elle termine un appel et me lance, sans même quitter le tableau des yeux :

– Valentine est malade et aucun remplacement n’est prévu.

Je la regarde, un peu surprise.

– Le pool n’a personne à envoyer ? Même pas un des habitués qui vient parfois nous donner un coup de main ?

Elle pousse un soupir.

– Non… Ils sont tous mobilisés pour les soins aigus. Ils sont prioritaires.

Je reste quelques secondes silencieuse devant le tableau qui se remplit déjà dans ma tête d’horaires impossibles, de soins à caser et de kilomètres à parcourir.

– Et les médecins ? Est-ce qu’ils peuvent adapter certaines demandes aujourd’hui ? Reporter ce qui n’est pas urgent pour éviter qu’on se retrouve complètement débordés ?

Cette fois, elle me regarde enfin.

– Je vais essayer de leur demander.

Le « essayer » en dit déjà long.

À ce moment-là, la journée n’a même pas commencé et pourtant chacun sait déjà qu’il faudra courir davantage, jongler avec les priorités et espérer qu’aucun imprévu supplémentaire ne vienne s’ajouter à la liste.

Ce que ça me fait

Dans ce genre de situation, il arrive parfois que certains collègues finissent par en vouloir aux absents. Comme si tomber malade devenait une faute. Comme s’il fallait s’excuser d’avoir de la fièvre ou de ne plus avoir l’énergie de venir travailler.

Personnellement, je ne fonctionne pas comme ça. Notre santé doit passer avant tout. Nous demandons aux patients de prendre soin d’eux-mêmes ; il serait incohérent de reprocher à un soignant de faire la même chose.

Le véritable problème n’est pas l’absence d’une personne. Le problème, c’est qu’un système entier semble parfois incapable d’absorber le moindre imprévu.

J’aimerais que chacun accepte de jouer le jeu lorsque les effectifs sont insuffisants. Que les médecins ne demandent que les examens ou traitements réellement urgents. Que l’hôpital assouplisse certaines règles lorsque la réalité du terrain l’exige. Parce que non, terminer toutes les toilettes, tous les soins et toute la paperasse dans des délais irréalistes n’est pas toujours possible, même avec toute la bonne volonté du monde.

J’aimerais aussi que les supérieurs deviennent de véritables alliés, capables de nous défendre lorsque la situation devient intenable. Nous défendre auprès des médecins, auprès de l’administration, auprès des patients parfois, mais aussi auprès de certains collègues lorsque la pression transforme chaque difficulté en reproche.

Car ce qui me pèse le plus aujourd’hui n’est pas forcément la charge de travail. La charge de travail, je la connais. Je travaille dans les soins depuis suffisamment longtemps pour savoir gérer les journées chargées, les imprévus et les urgences.

Ce qui me fatigue davantage, c’est l’ambiance qui se dégrade lorsque tout le monde est à bout.

Les collègues deviennent nerveux. Les cadres semblent de plus en plus exigeants. Les médecins ont parfois de moins en moins de marge de compréhension pour ce qui se passe réellement sur le terrain.

Par moments, j’ai l’impression qu’il n’existe plus de bonne manière de faire.

Si tu montres que tu es stressée par la charge de travail, on te reproche de ne pas être assez organisée.

Si tu restes calme malgré la tempête, on te reproche de ne pas mesurer la gravité de la situation.

Si tu prends du temps pour aider un collègue en difficulté, on te reproche de ne pas avancer assez vite.

Si tu prends quelques minutes supplémentaires auprès d’un patient inquiet, on te reproche de ne pas respecter le planning.

Et parfois, à force d’entendre des critiques venant de toutes les directions, j’ai la sensation que quoi que je fasse, cela ne correspondra jamais totalement aux attentes des autres.

C’est probablement cette impression-là qui m’épuise le plus : avoir le sentiment que les exigences augmentent sans cesse alors que les moyens, eux, diminuent.



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