Le chef

person standing near the stairs

Le chef

Depuis quelque temps, notre structure de soins à domicile s’est agrandie. Plusieurs communes ont fusionné afin d’uniformiser le fonctionnement des soins dans toute la région. Sur le papier, cela semble logique. Dans la réalité, cela implique aussi de nouveaux secteurs à couvrir et de nouvelles habitudes à créer.

Certaines régions avaient déjà leurs anciennes tensions, leurs conflits historiques entre communes. Ainsi, beaucoup de collègues ne voulaient pas aller travailler là-bas. Comme je ne viens pas de cette région, et avec deux collègues infirmiers au grand cœur, nous avons accepté d’y aller.

C’est là que j’ai rencontré “le chef”.

Bien sûr, ce n’est pas son vrai nom officiel. C’est celui que je lui ai donné avec le temps. Cet homme n’est pas n’importe qui. Ancien maire de la ville, personnalité importante de la région, il a fait beaucoup de politique. On sent immédiatement qu’il a dirigé des équipes toute sa vie. Toujours souriant… mais impossible à impressionner.

Certaines collègues ont eu de la peine à se faire entendre face à son caractère bien trempé. La première fois que je suis entrée chez lui, il m’a regardée avec un sourire et les sourcils froncés :

– “On ne s’est jamais vus, vous êtes nouvelle ?”

Je lui réponds que oui. Puis il demande :

– “Une nouvelle Française de quelle région ?”

Et moi, beaucoup trop fière de ma blague :

– “De Genève.”

Petit rappel : Genève est en Suisse et pas en France. 

Il a éclaté de rire. À partir de ce moment-là, la glace était brisée. Quand j’ai commencé le soin, il a immédiatement repris son rôle de chef :

– “Non, d’abord on met le tabouret ici. Ensuite vous laissez couler l’eau.”

– “Oui chef.”

On a ri ensemble. Puis il a ajouté :

– “Je ne suis plus chef de rien maintenant. Ici, c’est Madame la patronne.”

C’est ce jour-là que le surnom est resté pour les deux. Elle rit quand je l’appelle comme ça. Elle comprend pourquoi il a dit cela. Avec ses soucis de santé, elle s’occupe de tout et gère beaucoup à la maison. Elle se rappelle de notre planning, de l’aide au ménage, du passage du physiothérapeute, etc.

Avec les années, je me suis rendu compte que derrière ce caractère autoritaire se cachait surtout un homme qui essayait de garder le contrôle sur ce qu’il lui restait.

Vieillir, perdre son autonomie, devoir accepter de l’aide pour les gestes les plus simples… ce n’est jamais facile. Encore moins pour quelqu’un qui a passé sa vie à diriger.

Les soins à domicile nous rappellent souvent une chose importante : derrière chaque patient, il y a toute une histoire, une carrière, une identité, une vie entière.

Et parfois, garder le contrôle sur l’emplacement d’un tabouret, c’est simplement une manière de conserver un peu de dignité.


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