Deux proches qui ne s’aiment pas… et tout le monde coincé au milieu

person in blue long sleeve shirt showing right hand

Deux proches qui ne s’aiment pas… et tout le monde coincé au milieu

Ce que je vois

Ce matin-là, j’arrive au bureau encore à moitié plongée dans mon premier café lorsque ma collègue me regarde avec cet air qui annonce toujours une information importante.

« Oh, il faut que je te dise quelque chose. Madame Fera est sortie de l’hôpital plus vite que prévu. Elle est rentrée à la maison hier. Je t’ai laissé un trou dans ton planning pour que tu puisses aller la voir cet après-midi. D’ailleurs, ses proches ont déjà appelé plusieurs fois. »

Je suis sincèrement contente d’apprendre son retour. C’est une patiente que j’apprécie beaucoup. Mais je suis aussi surprise : je ne pensais vraiment pas qu’on la laisserait sortir si tôt après son hospitalisation.

Immédiatement, une inquiétude me traverse : J’espère qu’elle va suffisamment bien pour être à domicile.

Je commence ma tournée habituelle. Quelques visites plus tard, mon téléphone sonne. C’est l’une de ses proches. Elle parle vite, comme quelqu’un qui s’inquiète énormément.

« Bonjour… je voulais vous prévenir que je suis allée voir Madame Fera à l’hôpital. Les premiers jours, ça a été très compliqué. Elle était vraiment au fond du lit, très faible, elle mangeait peu et avait beaucoup de peine à se lever seule. Puis, petit à petit, elle a commencé à reprendre un peu du poil de la bête. D’ailleurs, un jour, elle m’a demandé de l’aider à refaire sa coloration à l’hôpital. J’ai trouvé ça touchant… on sentait qu’elle avait enfin envie de reprendre soin d’elle et de retrouver un peu d’elle-même. Mais malgré cette amélioration, je pense qu’elle en a surtout eu marre d’être hospitalisée et qu’elle a voulu rentrer chez elle. Honnêtement, je trouve que c’était encore trop tôt pour un retour à domicile. » 

Je l’écoute attentivement.

« Je vais justement passer la voir cet après-midi pour évaluer comment elle va à domicile. »

Puis elle ajoute :

« Est-ce qu’il y a quelque chose que je peux faire pour vous aider dans la prise en charge ? »

Je réfléchis un instant.

« Oui, ce serait très utile d’avoir une clé de l’appartement. Cela nous éviterait une mauvaise surprise si un jour elle n’arrive pas à ouvrir la porte. »

« D’accord, je vous la rapporterai demain. De toute façon, l’autre incapable ne le fera jamais. »

Je reste silencieuse. Je ne relève pas la remarque et je poursuis ma tournée. Plus tard dans l’après-midi, j’arrive enfin chez Madame Fera.

Je suis heureuse de la revoir… mais dès qu’elle pose les yeux sur moi, je comprends qu’elle est loin d’être en forme. Son visage est plus pâle, ses gestes plus lents, et la fatigue semble collée à elle comme une couverture trop lourde.

Dans le salon, une autre proche est déjà présente. L’ambiance est polie, mais tendue.

Nous discutons de son retour à domicile, des traitements à poursuivre et de l’organisation des prochains jours. Puis cette proche me raconte à son tour ce qu’elle a observé lorsqu’elle est allée la voir à l’hôpital.

« Moi aussi, je suis passée la voir là-bas. Les médecins disaient que les examens étaient rassurants, mais je l’ai trouvée épuisée. Elle essayait de faire bonne figure, comme toujours. Elle voulait déjà parler de rentrer chez elle alors qu’elle avait encore besoin d’aide pour beaucoup de choses. »

Elle marque une pause, puis ajoute :

« De toute façon, c’est surtout moi qui gère ses factures et toute l’administration. Elle est seule, elle n’a personne d’autre pour s’occuper de tout ça. »

Je reconnais immédiatement le même sous-entendu que celui entendu au téléphone quelques heures plus tôt. Encore une fois, je ne dis rien.

Je me concentre sur Madame Fera, qui nous regarde tour à tour avec un petit sourire fatigué, comme si elle était habituée à cette situation.


Ce que ça me fait

Avec le temps, j’ai compris que cette femme avait la chance d’être entourée de deux personnes qui tiennent réellement à elle.

Et pourtant, paradoxalement, cette présence est aussi une source de tension permanente. Ces deux proches ne s’apprécient pas. Chacune est convaincue de savoir ce qui est le mieux pour Madame Fera.

La première est très organisée, très protectrice, presque maternelle. Elle a elle-même une expérience dans le domaine du soin et anticipe tout : les médicaments, les rendez-vous, les risques, les démarches administratives.

La seconde est plus spontanée, plus légère, plus « à la cool ». Elle cherche surtout à préserver le plaisir de vivre, les petites sorties, les envies du moment, les choses qui rendent encore le quotidien agréable malgré la maladie.

Aucune des deux n’est mal intentionnée. Mais elles fonctionnent à l’opposé l’une de l’autre.

Le problème, c’est que nous nous retrouvons au milieu.

Souvent, l’une nous appelle pour savoir ce que l’autre a fait. Puis l’autre nous demande de transmettre un message à la première. Petit à petit, nous devenons malgré nous les intermédiaires d’un conflit qui ne nous appartient pas.

Et au centre de tout cela, il y a Madame Fera. Une femme fatiguée, malade, qui aurait surtout besoin de calme et de soutien.

Ce qui me touche le plus, c’est de voir que deux personnes capables de donner autant d’énergie pour elle dépensent aussi énormément d’énergie à se comparer mutuellement. Comme si chacune avait besoin de prouver qu’elle est « la plus présente », « la plus utile » ou « celle qui fait le mieux ».

Dans ces situations, je me rappelle souvent une chose essentielle : notre rôle n’est pas de choisir un camp.

Notre rôle est de rester centrés sur le patient, même lorsque les émotions des proches prennent beaucoup de place autour de lui.

Et parfois, le soin le plus difficile n’est pas le pansement, le traitement ou la surveillance médicale.

C’est de réussir à garder un espace de paix pour la personne malade… alors que tout le monde, autour d’elle, semble tirer la couverture de son côté.


Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *