La femme qui boit… mais qui continue de s’occuper de son mari
Ce que je vois
Cet après-midi-là, je dois me rendre chez un patient que nous suivons depuis un moment. Comme souvent avec lui, son épouse est présente et joue un rôle très important dans son quotidien. Avant chacune de nos visites, nous avons pris l’habitude de l’appeler quelques minutes avant notre arrivée afin qu’elle puisse mettre leur chienne dans une autre pièce pour que nous puissions travailler dans de bonnes conditions.
C’est donc naturellement que je prends mon téléphone avant de monter chez eux. Elle décroche.
« Bonjour, c’est moi. Je suis en route, j’arrive dans quelques minutes. Comment ça va aujourd’hui ? »
À travers le téléphone, je sens immédiatement que quelque chose est différent.
Sa voix est étrange.
Elle semble très fatiguée, comme si elle venait de se réveiller ou comme si elle avait énormément de peine à rester concentrée sur notre conversation. Ses phrases sont moins claires que d’habitude, elle cherche parfois ses mots et j’ai l’impression qu’elle n’est pas totalement présente.
« Écoutez… rien ne va. Il a super mal à son orteil. Je ne comprends pas, les Dafalgan ne sont pas assez puissants. Ça ne passe pas. »
Je l’écoute attentivement.
« Vous avez justement rendez-vous mercredi avec le médecin. Il faudra absolument lui expliquer les douleurs et lui demander s’il est possible d’avoir quelque chose de plus adapté. De mon côté, je n’ai rien avec moi et je n’ai absolument pas le droit de donner un traitement supplémentaire sans l’accord du médecin. »
Elle acquiesce, mais sa façon de répondre me laisse toujours cette impression étrange. Quelques minutes plus tard, j’arrive devant leur maison. Elle m’ouvre la porte. Et dès le premier regard, je remarque que son état n’est pas habituel.
Elle a les yeux creusés, le visage marqué par la fatigue et elle semble avoir plus de difficultés à marcher droit. Son comportement est différent, ses paroles sont parfois confuses et elle me donne l’impression d’être ailleurs.
Je rentre dans la maison et je retrouve son mari. Comme toujours, je me concentre d’abord sur lui et sur les soins que je dois réaliser. Mais rapidement, elle revient vers moi.
« Vous refaites les pansements aujourd’hui ? »
« Oui, justement. Je vais refaire les pansements afin de pouvoir envoyer mon rapport au médecin pour mercredi. Comme ça, il aura toutes les informations nécessaires et pourra décider de la suite à donner. »
Elle semble vouloir m’aider, comme elle le fait habituellement. Elle cherche le matériel. Mais rapidement, je remarque que quelque chose ne correspond pas. Ce n’est pas le matériel que nous utilisons habituellement pour son soin. Je vérifie avec elle.
« Vous avez pu récupérer tout ce qu’il fallait à la pharmacie ? »
Elle me montre les produits. Certains ne sont pas les bons. Elle me donne également des informations qui ne correspondent pas aux dernières consignes que nous avions reçues.
Je reprends doucement avec elle, sans la brusquer, car je vois bien qu’elle essaie malgré tout de faire au mieux. Et c’est peut-être ce qui me marque le plus.
Malgré son état du jour, malgré sa fatigue, malgré cette confusion qui apparaît par moments, elle reste concentrée sur son mari. Elle connaît ses habitudes. Elle sait comment il aime être installé. Elle sait où ranger ses affaires. Elle anticipe certaines choses avant même qu’il demande. Elle est présente.
Ce que ça me fait
Après cette visite, je décide d’en parler avec ma collègue. Je lui explique ce que j’ai observé, cette impression que quelque chose n’allait pas chez elle. Elle m’écoute puis me dit simplement :
« Oui… Madame boit. »
Cette phrase me reste en tête. Parce que derrière ces quelques mots, il y a toute une réalité que je ne connaissais pas. Je ne sais pas depuis quand cela dure. Je ne sais pas ce qui l’a amenée à boire. Je ne connais pas son histoire, ses difficultés, ses blessures ou les moments où elle a commencé à perdre pied.
Mais je comprends aussi une chose : porter le rôle de proche-aidant au quotidien peut être extrêmement lourd. Son mari a de nombreuses pathologies. Son état demande une surveillance constante. Les soins s’enchaînent. Les inquiétudes sont présentes chaque jour. Et elle, elle est là au milieu de tout ça.
Elle doit gérer son propre quotidien tout en accompagnant quelqu’un qu’elle aime et dont l’état de santé est fragile. C’est une charge immense. Parfois, on voit uniquement le comportement problématique d’une personne.
On voit quelqu’un qui boit. On voit quelqu’un qui oublie certaines choses. On voit quelqu’un qui n’arrive plus à gérer certaines situations. Mais derrière ce comportement, il y a aussi souvent une histoire. Une souffrance. Un épuisement.
Une manière de tenter de supporter quelque chose qui paraît trop lourd à porter. Cela ne rend pas la situation simple, et cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas agir. Mais cela change le regard que l’on porte sur cette personne. Parce que ce jour-là, je n’ai pas vu uniquement une femme qui avait bu.
J’ai vu une épouse fatiguée qui continuait malgré tout à prendre soin de son mari. Une femme qui semblait s’oublier complètement pour continuer à être présente pour quelqu’un d’autre. Et je me suis rappelé une chose importante dans notre métier : parfois, la personne qui accompagne le malade a elle aussi besoin qu’on remarque qu’elle souffre.
Parce qu’un proche-aidant reste avant tout un être humain. Et parfois, derrière ceux qui tiennent debout pour les autres, il y a des personnes qui auraient aussi besoin que quelqu’un pense à les soutenir.

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