Le pansement urgent… qui pouvait finalement attendre
Ce que je vois
Ce jour-là, je fais un passage à la pharmacie pour récupérer le matériel nécessaire au soin d’un patient. Comme prévu, je vérifie que j’ai tout ce qu’il faut avant de prendre la route.
Une fois dans la voiture, j’appelle le patient pour lui annoncer que je suis en route.
C’est une habitude que nous avons avec lui, car son chat peut parfois être agressif et il nous est demandé de l’appeler avant notre arrivée afin qu’il puisse l’enfermer dans une autre pièce.
Je compose son numéro. Il décroche.
« Bonjour, j’ai récupéré le matériel pour votre pansement, je me mets en route chez vous. »
Sa réponse est immédiate, mais son ton est assez froid.
« Il faut m’appeler seulement cinq minutes avant d’arriver. »
Puis il raccroche. Je reste quelques secondes avec mon téléphone dans la main. Je comprends sa demande. Après tout, c’est vrai que nous devons respecter son organisation avec son animal.
Alors je continue ma route et je me dis que je vais simplement suivre ce qu’il demande. Vingt minutes plus tard, je l’appelle donc comme prévu, cinq minutes avant d’arriver.
Pas de réponse.
J’attends quelques secondes.
Je rappelle.
Toujours rien.
Je me rends quand même devant chez lui, pensant qu’il a peut-être simplement été occupé ou qu’il n’a pas entendu son téléphone.
Je sonne.
J’attends.
Pas de réponse.
Je frappe à la porte.
Toujours rien.
Je regarde l’heure.
Je ne m’y attendais pas et je ne sais pas quoi faire. Alors je reste devant la porte.
J’attends.
Dix minutes passent.
Puis quinze.
Puis vingt.
Pendant ce temps, j’en profite pour ouvrir mes mails, répondre à quelques messages de collègues et avancer sur ce que je peux depuis mon téléphone.
Mais plus le temps passe, plus une question commence à me traverser l’esprit :
« Est-ce que ce pansement était vraiment si urgent aujourd’hui ? »
Parce que si le soin avait absolument dû être fait dans l’immédiat, j’aurais imaginé qu’il aurait été disponible au moment où j’arrivais.
Je regarde mon planning. Je sais que j’ai déjà beaucoup d’aministration à faire au bureau. Et ce n’est pas juste pour les autres patients qui eux jouent le jeu et respectent les horaires. Après vingt minutes d’attente, je prends finalement la décision de repartir.
Je me dis que je vais prévenir mes collègues et voir si l’une d’entre elles peut passer le lendemain afin de refaire le pansement. Je remonte dans ma voiture et je vais au bureau.
Arrivé au bureau, je pose mes affaires et je regarde mon téléphone. Et là, je vois un appel manqué. C’est lui. Je regarde l’heure. L’appel date de cinq minutes. Je reste quelques secondes sans réagir.
Mais je fais rapidement le calcul. J’avais appelé depuis la pharmacie. J’avais fait les vingt minutes de route. Bien évidemment, il sait que cela me prend 20 minutes. J’avais attendu vingt minutes devant chez lui. Et pendant mon retour, il m’avait rappelé.
Au total, cela représente presque une heure pendant laquelle nous avons essayé de nous retrouver… mais sans réussir à nous joindre.
Je sais que cinq ou dix minutes de retard peuvent arriver dans notre métier. Les imprévus font partie du quotidien. Un patient peut avoir besoin de plus de temps.
Un soin peut être plus compliqué que prévu. Une situation peut changer complètement une tournée.
Mais là, presque une heure d’écart, alors qu’il savait que je venais, me semble beaucoup. Et surtout, je suis déjà en retard sur le reste de ma journée.
Ce que ça me fait
Cette situation m’a fait réfléchir à quelque chose que les patients ne voient pas toujours dans les soins à domicile.
Quand nous arrivons chez quelqu’un, nous sommes souvent seuls avec lui. Il peut avoir l’impression que nous sommes disponibles uniquement pour sa situation. Mais derrière chaque visite, il y a une tournée complète. Un planning. D’autres patients. D’autres personnes attendent également leur soin, leur traitement ou simplement notre présence.
Un retard chez une personne peut parfois avoir des conséquences sur toute la suite de la journée. Et c’est quelque chose qui est difficile à expliquer, car ce n’est pas forcément visible de l’extérieur.
En même temps, je garde aussi une part de compréhension. Peut-être qu’il avait une bonne raison. Peut-être qu’il n’a vraiment pas entendu. Peut-être qu’il s’est passé quelque chose qui l’a empêché de répondre. Je ne peux pas le savoir. Et c’est important de garder cette nuance.
Dans notre métier, on accompagne des personnes avec leurs habitudes, leurs peurs et leurs contraintes. Mais de leur côté, il faut aussi comprendre que nous sommes plusieurs.
Que nous ne pouvons pas simplement arrêter notre journée pour attendre indéfiniment.
Ce n’est pas un manque de volonté. Ce n’est pas un manque d’envie d’aider. C’est simplement la réalité des soins à domicile. Alors oui, si quelques minutes de retard arrivent, ce n’est pas grave. On s’adapte. On trouve des solutions.
Mais quand une personne demande elle-même un passage, insiste pour que le soin soit fait, puis n’est finalement pas disponible au moment prévu, il faut aussi accepter que cela ait des conséquences.
Parce qu’au bout du compte, derrière chaque porte à laquelle nous frappons, il y a toujours une autre porte qui nous attend.

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