La nuit où elle s’est excusée d’exister

silhouette of woman holding rectangular board

La nuit où elle s’est excusée d’exister

On parle souvent des douleurs physiques, rarement de celles qu’on inflige sans s’en rendre compte.
Ce soir-là, une patiente est arrivée dans mon service vers 21h, enfin stabilisée après des heures aux urgences. Ses douleurs chroniques s’étaient emballées, son traitement habituel n’y faisait plus rien. Elle était épuisée, lessivée, mais elle m’a quand même offert un timide sourire en franchissant la porte — ce genre de sourire qui dit : “je fais de mon mieux pour tenir”.

La chambre était plongée dans la pénombre ; sa voisine, une dame âgée, dormait déjà. J’ai tout fait en douceur pour l’installer, chuchoté chaque mot, réduit chaque geste.
Mais quelques minutes plus tard, les cris sont tombés comme une gifle dans le silence : la voisine s’en prenait à elle parce qu’elle avait “fait du bruit”.

Et là, devant moi, cette patiente qui lutte contre des vagues de douleur et les effets secondaires d’antalgiques puissants… qui s’excuse.
Qui baisse les yeux.
Qui tente de disparaître pour apaiser quelqu’un d’autre, alors qu’elle est elle-même à bout.

Je suis passée plusieurs fois, j’ai répondu à ses appels, tenté de rétablir un minimum de calme. Mais quand elle m’a sonné parce que la voisine continuait à l’agresser verbalement, j’ai ressenti ce pincement au cœur que les soignants connaissent trop bien : comment peut-on s’en prendre à quelqu’un qui souffre déjà autant ?Ce soir-là, ce ne sont pas seulement ses douleurs qui l’ont blessée.
C’est cette violence-là : celle qu’on pense “petite”, celle qui n’a pas de code-barres médical, celle qui ne se note pas dans un dossier.
Et pourtant, c’est souvent celle qui marque le plus longtemps.


Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *