Ce soir-là, aux urgences

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Ce soir-là, aux urgences

Ce soir, je suis aux urgences pour donner un coup de main, un renfort improvisé comme il y en a souvent en cette période de l’année, quand les fêtes de fin d’année, l’hiver et les virus s’entremêlent et fragilisent autant les patients que les équipes.

Il manque du monde, beaucoup de monde. Les absences s’accumulent, et les collègues disponibles sont souvent eux-mêmes malades ou épuisés. On fait donc avec ce qu’on a, on se répartit les boxes rapidement, et on avance sans trop réfléchir, parce qu’ici, réfléchir trop longtemps, c’est déjà perdre du temps.

Ma collègue me tend un dossier — ou plutôt un ensemble de feuilles : celles des ambulances, celles de l’admission, auxquelles s’ajoutent une ou deux pages entièrement couvertes d’étiquettes autocollantes, celles qu’on utilise pour les prises de sang, les examens, les transmissions. Elle me dit simplement que je vais m’occuper du box C.

Dans le box, je découvre un couple, tous deux installés sur des lits, côte à côte, séparés seulement par un espace trop étroit pour préserver une vraie intimité.
La femme est allongée, peu réveillable, son corps semble lourd, comme absent, tandis que l’homme, lui, est un peu plus présent et devient naturellement mon interlocuteur principal.

Je me présente, je leur explique brièvement ce que je vais faire, puis je commence les soins demandés par le médecin : poser une perfusion, administrer les médicaments, prendre les constantes, tout en observant attentivement leurs réactions, leurs respirations, leurs expressions.

Pendant que mes mains effectuent les gestes techniques, j’essaie de comprendre ce qui les a amenés ici, parce que soigner sans saisir le contexte laisse toujours un vide. C’est l’homme qui m’explique, avec un regard trouble et une voix ralentie, qu’ils ont fait une surdose de CBD, une information qui me surprend sincèrement, car je ne savais même pas que cela pouvait provoquer un tableau aussi marqué.

Les symptômes sont lourds : des nausées persistantes, des vertiges intenses, cette sensation permanente que tout tourne, des maux de tête envahissants, et surtout une incapacité totale à se lever ou même à se tenir assis sans que le monde ne vacille.

La femme gémit parfois, ouvre brièvement les yeux, puis replonge dans une somnolence épaisse, tandis que l’homme tente de rester présent, de répondre à mes questions, malgré son propre malaise visible.

Je poursuis les soins, je surveille les constantes, je répète calmement les consignes, ces phrases qu’on apprend à dire quand le corps ne suit plus mais que la situation reste, pour l’instant, maîtrisable.

Et malgré l’environnement clinique, malgré l’habitude des urgences, quelque chose me serre le cœur. Pas parce que la situation est dramatique, mais parce que ce sont deux personnes qui n’avaient sans doute jamais imaginé finir ainsi, un soir d’hiver, allongées sur des lits d’hôpital, sous une lumière froide, pendant que dehors, le monde continue autrement.

Aux urgences, on voit arriver des patients sans qu’ils aient pleinement conscience de certaines limites, et nous sommes là pour contenir, stabiliser, rattraper, avant de passer au box suivant.

On soigne, on observe, on attend que l’état s’améliore, et on continue.

Mais parfois, même quand on quitte la pièce, quelque chose reste accroché à ces regards perdus et à ces corps vulnérables.


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