Quand la douleur ne passe pas par les mots

white paper on brown wooden table

Quand la douleur ne passe pas par les mots

J’arrive dans le service pour prendre mon poste de nuit et, presque immédiatement, j’entends des cris. Je m’arrête un instant. Ce ne sont pas ceux de mes collègues. Je comprends vite qu’ils viennent d’une chambre.

Personne ne court dans le couloir. Rien ne semble « urgent » au sens institutionnel du terme. Alors je fais comme toujours : je pose mes affaires dans mon casier, je prépare un café, je remplis ma grande gourde d’eau. Mes petites routines de début de nuit. Celles qui me permettent de tenir, de rester fonctionnelle, concentrée.

À peine assise pour commencer les transmissions, un nouveau cri traverse le service.  Je regarde ma collègue. Elle me dit simplement :
Oui… je t’expliquerai.

Pendant les transmissions, elle arrive au patient concerné.
Monsieur est arrivé des urgences somnolent. Depuis 15h, il crie. Il a mal, mais il ne parle pas. Le médecin est passé, il n’a pas ajouté de traitement. On est en titration.

Je vais le voir. Dans la chambre, l’échange est impossible. Il ne parle pas. Il ne formule rien. Il crie. Un cri brut, continu, sans mots. Je lui propose un antidouleur. Il accepte. J’en déduis qu’il comprend ce que je lui dis, au moins en partie.

Trente minutes plus tard, les cris reprennent. L’antalgique n’a pas suffi. Je lui en repropose un. Il accepte à nouveau.

La nuit commence à se construire ainsi. Douleur. Médicament. Accalmie. Douleur encore. J’avance pas à pas, jusqu’à atteindre la dose maximale prescrite.

À ce stade, je n’ai plus le choix. J’appelle le médecin de garde. Je lui explique la situation, les cris, l’absence de communication verbale, la douleur persistante. Il me prescrit d’autres doses.

Je continue. J’applique. Je surveille. Et quand j’atteins à nouveau le maximum autorisé, je dois rappeler.

Oui, je l’ai rappelé plusieurs heures après. Parce que la douleur, elle, n’a pas attendu. Parce que pour moi, cette nuit-là, la souffrance était évidente, audible, constante. 

La nuit n’a pas été reposante pour ce patient. Il a jonglé entre douleur et accalmies artificielles, entre cris et silences imposés par les médicaments.Et moi, je repars avec cette sensation familière : celle d’avoir vu, entendu et ressenti une douleur que tout le monde n’évalue pas de la même manière.


Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *