La dernière chance pour Marie

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La dernière chance pour Marie

« Aujourd’hui, tu seras avec Marie. »

Je lève les yeux et vois ma cheffe me désigner une jeune femme.

« Enchantée, je suis Marie, la nouvelle infirmière. »

Elle paraît toute fragile. Timide même. Pourtant, dans son regard, je sens une grande chaleur.

« C’est ton premier jour ? »

Elle acquiesce.

« Le premier jour, il y a énormément d’informations. Je vais sûrement aller un peu vite, alors n’hésite surtout pas à me poser toutes les questions qui te viennent. »

Nous commençons la tournée, comme chaque matin, mais cette fois avec une coéquipière. Marie reste discrète. Presque invisible.

Je ne m’en étonne pas. Le premier jour est toujours intimidant. En plus, je connais la plupart de ces patients depuis des années. Les habitudes sont installées, les liens aussi. Il n’est pas facile de trouver sa place dans tout cela.

Au fil des visites, nous discutons un peu. Je découvre rapidement qu’elle possède de solides connaissances. Son savoir contraste complètement avec son attitude réservée. Elle est jeune, mais elle sait clairement de quoi elle parle.

Puis nous arrivons chez Monsieur Walter.

« Monsieur Walter, je vous présente Marie, une nouvelle collègue. Soyez gentil avec elle ! »

Il la regarde quelques secondes avant que son visage s’illumine.

« Mais… je vous reconnais ! Vous étiez à l’hôpital ! On s’est déjà rencontrés. Vous travailliez dans le service… celui à droite des ascenseurs… »

Marie sourit.

« Oui, c’est vrai. Je me suis occupée de vous juste avant de partir en vacances. »

« Alors c’est vous qui faites le soin aujourd’hui ? »

« Avec plaisir. »

Je m’installe dans le canapé du salon pendant qu’ils vont dans la salle de bain. Très vite, j’entends des éclats de rire. Ils plaisantent ensemble.

En quelques minutes, la jeune femme timide a complètement disparu. Son visage s’est illuminé. Elle parle avec assurance, plaisante avec le patient, répond à ses questions. Elle est dans son élément.

Cette fois, c’est moi qui devient presque invisible. Je souris en ouvrant ma boîte mail pour avancer sur la montagne de messages qui m’attend. En repartant, nous nous retrouvons enfin toutes les deux.

« Alors ? Ça s’est bien passé ? »

« Oui. Ça m’a fait plaisir de le revoir. Et son traitement fonctionne vraiment bien. »

Je la regarde un instant.

« Tu n’es pas obligée de répondre, mais… tu as l’air très compétente. Pourquoi avoir quitté l’hôpital pour venir ici ? »

Son sourire disparaît. Elle baisse les yeux quelques secondes avant de répondre.

« En réalité… c’était ma dernière chance. »

Elle m’explique qu’elle adorait son métier. Elle ne comptait jamais ses heures. Elle aimait prendre le temps avec les patients, aider ses collègues, apprendre. Mais cela n’a pas plu à tout le monde.

Certains collègues lui reprochaient de travailler « trop bien ». À cause d’elle, ils recevaient des remarques de leur supérieur lorsque leur propre travail était comparé au sien.

Alors, petit à petit, ils lui ont rendu la vie impossible. Ils modifiaient ses horaires sans la prévenir. Ils la faisaient venir pour rien. Ils déplaçaient le matériel qu’elle avait soigneusement préparé. Ils lui donnaient volontairement de mauvaises informations.

Un jour, ils l’ont même laissée coincée derrière une porte sécurisée, sans téléphone, sans moyen d’appeler quelqu’un. Chaque journée devenait une nouvelle épreuve. Lorsqu’elle a finalement décidé d’en parler à son chef, il était déjà trop tard.

Ses collègues avaient pris les devants. Ils avaient accumulé contre elle une liste d’erreurs, sorties de leur contexte ou complètement déformées. Elle n’a jamais eu l’occasion d’expliquer ce qui s’était réellement passé. Elle a été licenciée.

Après cela, elle est restée longtemps en arrêt maladie. Il lui a fallu des mois pour retrouver un équilibre psychologique. Elle était persuadée qu’elle ne remettrait plus jamais les pieds dans le métier. C’est son psychologue qui lui a parlé des soins à domicile.

« Essaie. J’ai entendu beaucoup de bien de cette équipe. »

Elle a accepté… sans vraiment y croire. Et c’est ainsi que Marie est arrivée chez nous.

Le soir même, en rentrant chez moi, je repensais à cette journée. Le matin, j’avais rencontré une jeune infirmière timide, presque effacée.

Quelques heures plus tard, j’avais découvert une soignante passionnée, compétente et profondément humaine.

Parfois, ce n’est pas le métier qui brise les soignants. Ce sont les personnes avec qui ils le pratiquent.


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