Ce patient qui hurle sur mes collègues

Someone's arm is being used for a medical procedure.

Ce patient qui hurle sur mes collègues

Aujourd’hui, je ne m’occupe pas directement de ce patient. Mais ce n’est pas la première fois que j’entends parler de lui. Ce n’est pas non plus la première fois que mes collègues viennent me demander de l’aide après une situation difficile avec lui.

Ce patient est… particulier. Il a un caractère très affirmé. Il refuse beaucoup de choses. Mais une chose est certaine : ce qu’il veut par-dessus tout, c’est fumer et aller sur la terrasse.

Le problème, c’est qu’actuellement il est hospitalisé avec plusieurs perfusions en cours. Son traitement passe en continu par une pompe. On ne peut pas simplement tout arrêter quelques minutes pour répondre à son envie.

Et surtout, nous ne pouvons pas le laisser partir seul avec tout ce matériel. Mais voilà le problème. Nous ne sommes pas toujours disponibles immédiatement.

Entre les soins, les traitements, les urgences qui arrivent et les autres patients à accompagner, il y a parfois un délai. Et ce délai, sa femme ne le supporte pas. Elle interpelle régulièrement l’équipe.

« Comment ça se fait que vous ne l’avez pas emmené à la cafétéria ? »

« Personne ne s’occupe de lui ! »

« Vous l’abandonnez ! »

« Vous êtes des infirmiers horribles ! »

Aujourd’hui encore, elle arrive très énervée.

« Je veux quelqu’un pour le descendre. Maintenant. »

J’essaie de lui expliquer calmement.

« Madame, actuellement son traitement passe dans les veines avec une pompe. Nous ne pouvons pas simplement le débrancher. C’est un traitement continu. »

Je lui explique.

Cette perfusion contient du Lasix, un médicament utilisé pour aider à éliminer l’excès d’eau dans le corps, notamment lorsque le cœur n’arrive plus à gérer correctement les volumes. C’est d’ailleurs une des raisons principales pour lesquelles il a été hospitalisé.

« Oui, mais vous avez bien cinq minutes pour le débrancher et revenir après. »

« Non, justement. Ce traitement doit continuer. Et même pour quelques minutes, nous ne pouvons pas faire comme si ce n’était pas important. »

Elle soupire.

« Donc il ne peut jamais sortir ? »

« Si vous souhaitez absolument aller en terrasse avec lui, une possibilité serait de l’accompagner en chaise roulante. On peut installer la pompe sur le pied à perfusion derrière la chaise. »

À peine ai-je terminé ma phrase que Monsieur intervient.

« Oui, oui ! Très bonne idée. On fait ça. »

Il commence déjà à se redresser dans son lit.

Je regarde ma collègue.

« T’inquiètes je gère, je vais m’en occuper. »

Je prépare la chaise roulante. J’installe la pompe sur le pied à perfusion. Je vérifie que chaque câble est bien placé. Puis j’aide Monsieur à se lever et à s’installer.

C’est une organisation. Il faut pousser la chaise tout en surveillant le pied à perfusion derrière. Chaque mouvement compte. Sa femme me regarde faire. Elle n’est pas rassurée. Je le vois dans son visage. Elle est même coincée entre deux émotions : la colère contre nous et l’inquiétude de devoir gérer elle-même cette situation.

« Mais… c’est moi qui dois faire ça ? »

« Madame, si vous souhaitez l’accompagner dehors, oui. C’est une possibilité. »

« Mais je ne suis pas infirmière, moi ! Je ne sais pas faire. »

Son mari intervient immédiatement.

« Mais si, tu sais faire ! Tu n’as juste qu’à me pousser. Moi je tiens le pied à perfusion. Et puis regarde, le tuyau est long, ça va très bien. »

Je les regarde partir tranquillement vers les ascenseurs. Quelques minutes plus tard, ma collègue revient.

« Tu as vraiment laissé faire ça ? »

Je la regarde.

« Laissé faire quoi ? »

« Bah… ils sont partis seuls avec la pompe. »

Je soupire.

« Oui. Parce qu’à un moment donné, il faut aussi leur laisser une part de responsabilité. »

Elle n’est pas convaincue.

« Mais imagine qu’il arrache sa perfusion… »

« Dans ce cas, je réévaluerai la situation avec le médecin. On expliquera ce qu’il s’est passé. Mais il est capable de comprendre. Il est capable de faire des choix. »

Je marque une pause.

« Ce patient nous reproche de ne jamais être disponibles. Sa femme nous reproche de ne pas faire assez. Mais quand on trouve une solution pour qu’ils puissent faire quelque chose eux-mêmes, ce n’est pas forcément acceptable non plus. »

Ma collègue regarde l’heure. Elle me rappelle :

« Son antibiotique est dans deux heures. S’il ne revient pas, il faudra aller le chercher. »

Je réfléchis.

« Je comprends. Mais il sait que son traitement est à 16 heures, c’est chaque jour comme ça. On lui a expliqué. Il connaît les horaires. À un moment donné, nous devons aussi accepter que les patients adultes restent acteurs de leurs décisions. Je ne suis pas en pédiatrie, ce n’est pas une garderie ici. »

Dans notre métier, on veut tellement bien faire. On veut protéger. Anticiper. Éviter les complications. Mais parfois, à force de vouloir tout sécuriser, on finit par prendre toute la place.

Un patient hospitalisé n’est pas seulement une personne malade. C’est aussi une personne avec ses choix, ses envies, son caractère, ses responsabilités. Notre rôle n’est pas de décider à sa place.

Notre rôle est d’informer, d’accompagner, de prévenir les risques… Puis de respecter la personne qui se trouve devant nous. Bien sûr, cela demande un équilibre. Il ne s’agit pas d’abandonner les patients à eux-mêmes. Mais parfois, le meilleur accompagnement n’est pas de tenir la main en permanence.

C’est aussi de savoir la lâcher un peu. Parce qu’un patient reste un adulte. Même à l’hôpital. Même malade. Même fatigué. Et parfois, c’est justement en lui redonnant cette autonomie qu’on lui redonne un peu de dignité.


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