Le jour où ma collègue s’est fait mettre dehors
« Ah, tu tombes bien ! »
Je m’exclame avec enthousiasme en apercevant ma collègue dans le couloir du service. Elle me regarde immédiatement avec méfiance.
« Oulah… qu’est-ce que tu vas encore me demander cette fois-ci ? »
Je ris.
« Promis, ce n’est pas si terrible. J’ai vu que tu allais chez Madame Fournier cet après-midi. »
Elle acquiesce en levant un sourcil.
« Oui… pourquoi ? »
Je prends un ton un peu plus sérieux.
« Je voulais savoir si tu pourrais essayer de lui proposer de l’accompagner faire quelques courses. »
Je redoutais un peu sa réaction. Ce n’était pas prévu dans son planning, et je savais que Madame Fournier pouvait être… compliquée. Ma collègue ouvre de grands yeux.
« Attends… tu crois vraiment qu’elle va accepter ? »
Je lui explique :
« Je suis passée vendredi. Elle m’a dit qu’elle aimerait tellement pouvoir acheter les produits qu’elle aime d’habitude. Depuis qu’on lui a retiré son permis, elle n’a plus de voiture et son magasin préféré est à dix minutes en voiture. À pied, c’est beaucoup trop loin pour elle. »
Je marque une pause avant d’ajouter :
« J’ai vu que tu avais un trou d’environ une heure dans ton planning. Si tu es d’accord, tu pourrais peut-être profiter de ce moment pour faire un petit tour avec elle au magasin. »
Elle réfléchit quelques secondes puis sourit.
« Écoute, avec plaisir ! Je ne savais justement pas quoi faire de ce trou dans mon planning. Et si ça peut lui donner envie de manger un peu plus et de reprendre du poids, ce serait une bonne chose. »
Nous étions toutes les deux ravies de cette idée.
Madame Fournier vivait seule depuis des années. Elle était très maigre, mangeait peu et refusait souvent les solutions que nous lui proposions. Je me disais qu’en choisissant elle-même ses aliments, peut-être qu’elle retrouverait un peu d’appétit et surtout un peu de plaisir.
Je ne m’attendais absolument pas à ce qui allait suivre. Une demi-heure plus tard, mon téléphone sonne.
C’est ma collègue. Mais avant même que je puisse parler, j’entends un immense éclat de rire à l’autre bout du fil.
« Euh… tout va bien ? »
Elle rit tellement qu’elle peine à reprendre son souffle.
« Tu ne vas jamais me croire… »
Je commence déjà à m’inquiéter.
« Qu’est-ce qu’il s’est passé ? »
« Je me suis fait mettre dehors. »
Je reste silencieuse une seconde, persuadée d’avoir mal entendu.
« Pardon ? »
Elle éclate de rire de plus belle.
« Oui, oui. Littéralement mise dehors ! »
Elle m’explique la scène. Elle était arrivée comme d’habitude, avait pris le temps de discuter un peu avec Madame Fournier, puis avait abordé doucement le sujet des courses.
Au début, la dame avait répondu vaguement. Alors ma collègue avait insisté un peu, pensant bien faire.
« Vous savez, ce serait l’occasion de choisir ce qui vous fait vraiment envie. Et puis votre frigo est presque vide… »
Manifestement, ce n’était pas le bon jour. Madame Fournier s’était redressée d’un coup, les joues rouges d’agacement.
« Je vous ai dit non ! »
Puis, à la surprise générale, cette petite dame frêle, qui peinait habituellement à ouvrir certains bocaux et manquait de force pour se lever de son fauteuil, avait attrapé ma collègue par les bras. Elle l’avait conduite jusqu’à la porte d’entrée.
Et elle l’avait poussée dehors. Avant de refermer la porte derrière elle. Je n’en revenais pas.
« Mais… comment elle a réussi à te pousser ? Elle est toute mince ! »
Ma collègue riait encore.
« Je te jure, quand quelqu’un est motivé, il trouve des forces insoupçonnées ! »
Ce qui m’a le plus étonnée, c’est qu’elle ne l’avait absolument pas mal pris.
Aucune colère.
Aucune vexation.
Juste un immense fou rire devant l’absurdité de la situation.
« Franchement, elle n’était clairement pas d’humeur aujourd’hui. Je réessaierai la semaine prochaine. »
Je me suis sentie un peu coupable.
« Désolée… je ne pensais vraiment pas que tu allais finir sur le palier. Je ne voulais pas que ça abîme votre relation. »
Elle me répond immédiatement :
« Mais non ! Justement, c’est ça qui est drôle. Avec certains patients, il faut savoir accepter qu’il y ait des jours avec… et des jours sans. »
Des fois, nous voulons souvent aider à tout prix. Nous voyons un frigo vide, une perte de poids, une personne isolée, et nous cherchons immédiatement une solution. Mais parfois, derrière un refus, il n’y a pas seulement de l’entêtement. Il y a le besoin de garder le contrôle sur ce qu’il reste de sa vie.
J’ai aussi appris de ma collègue. Réussir à rire de sa situation. J’oublie que ce n’est qu’un travail et qu’il faut prendre du recul. Ne pas prendre à cœur. Sinon, les journées sont longues.

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