Quand ma collègue doute de mes compétences

person putting on blue medical gloves

Quand ma collègue doute de mes compétences

Ce que je vois

« Salut Arianna ! Ça fait longtemps qu’on n’a pas travaillé ensemble. »

Elle relève la tête de son ordinateur et sourit.

« Ah oui, c’est vrai ! Depuis le temps… Tu prends le secteur 1 et moi le secteur 2, ça te va ? »

« Parfait. »

La collègue de la nuit me transmet les informations de la journée, puis chacune part préparer son chariot. Comme toujours, je prends quelques minutes pour tout vérifier.

Les traitements.

Les médicaments.

Le matériel.

Aujourd’hui, deux pansements complexes sont prévus. Je relis rapidement les prescriptions, puis je commence ma tournée. La matinée s’enchaîne tranquillement.

J’aime garder les pansements pour la fin. Ils demandent plus de temps, plus de concentration. Je préfère ne pas avoir l’impression de devoir regarder ma montre toutes les cinq minutes.

J’arrive enfin dans la chambre de Monsieur Carron.

« Bonjour Monsieur. »

Il lève les yeux de ses mots croisés.

« Bonjour. »

Je retire doucement le pansement. À peine la plaie découverte, quelque chose me saute aux yeux. Le Jelonet posé dessus maintient beaucoup trop d’humidité. La peau autour est blanche, ramollie. Elle commence clairement à macérer. Je reste quelques secondes à observer.

Ce n’est pas normal. Je relève la tête.

« Monsieur, est-ce que cela vous dérange de rester encore quelques minutes allongé ? Je vais juste chercher un autre matériel. Ce que je vois ne correspond pas vraiment à ce que j’attendais. »

« Aucun problème », répond-il tranquillement avant de replonger dans ses mots croisés.

Je traverse le couloir jusqu’au local de soins. En ouvrant l’armoire, je tombe sur Arianna.

« Tu refais le pansement de Monsieur Carron ? »

« Oui. Et je pense que le Jelonet n’est plus adapté. La plaie macère. Je voudrais prendre autre chose. »

Elle me répond presque instantanément.

« Non, non, non. On ne change pas un protocole comme ça. On continue ce qui est prescrit. »

Sa réponse est tellement rapide que je reste un instant surprise.

« Viens voir la plaie. Tu comprendras ce que je veux dire. »

Elle hésite une seconde, puis accepte. Nous retournons ensemble dans la chambre. Je préviens Monsieur.

« Ça ne vous dérange pas si ma collègue regarde aussi votre plaie ? »

« Pas du tout. Faites comme vous voulez. »

Il n’a même pas quitté ses mots croisés. Arianna observe quelques instants. Sans parler. Puis elle hoche doucement la tête.

« D’accord… je comprends ce que tu voulais dire. Effectivement, ça macère. »

Je sens immédiatement la tension retomber. Je termine le pansement en adaptant le matériel. Le soin se passe sans autre remarque.


Ce que ça me fait

Une fois la tournée terminée, nous nous retrouvons toutes les deux au bureau. Je repense encore à notre échange. Une question me brûle les lèvres.

« Dis-moi… pourquoi tu as pensé tout de suite que je voulais changer le protocole sans raison ? »

Elle s’arrête de ranger son matériel. Puis elle soupire.

« Ce n’était pas contre toi. »

Je l’écoute.

« Tu sais… j’en ai vu passer des nouveaux infirmiers et infirmières. Certains arrivent et décident de tout changer dès leur première semaine. Ils modifient les pansements, les traitements, les habitudes… sans connaître le patient, sans demander pourquoi les choses ont été mises en place comme ça. »

Elle secoue légèrement la tête.

« Parfois, je me demande sincèrement comment certains ont obtenu leur diplôme. »

Je comprends son agacement. Mais je lui réponds doucement.

« Je comprends que tu sois prudente… mais moi aussi, j’ai quatre ans d’expérience. Si je t’ai proposé de voir la plaie, c’était justement parce que je voulais te montrer que ça avait vraiment macéré. »

Son regard change.

« Je sais… et c’est justement pour ça que je te remercie. »

Je la regarde, surprise.

Elle poursuit.

« Tu sais ce que la plupart auraient fait ? Ils auraient changé le pansement sans rien dire. Ou alors ils m’auraient expliqué pourquoi j’avais tort. Toi, tu es venue me chercher. Tu m’as montré ce que tu observais. On a réfléchi ensemble. »

Elle marque une pause. Puis ajoute d’une voix plus basse.

« Je n’aime pas être cette collègue qui dit tout de suite « non ». Franchement, je déteste ça. Mais à force… j’ai fini par développer ce réflexe. »

Je ne dis rien. Elle continue.

« Pendant des années, j’ai dû rattraper des erreurs. Des traitements modifiés sans raison. Des protocoles non respectés. Des patients qui en faisaient les frais. Alors aujourd’hui, dès que j’entends « je vais changer », je freine immédiatement. »

Elle esquisse un petit sourire triste.

« Au final, je passe souvent pour la collègue autoritaire. Celle qui recadre. Celle qui dit non. Alors que ce n’est pas la personne que j’ai envie d’être. »

Cette phrase me serre le cœur. Parce que, pendant quelques minutes, moi aussi, je l’avais trouvée un peu sèche. Je m’étais demandé pourquoi elle doutait si vite de ce que j’avais observé.

En réalité…

Elle ne doutait pas de moi. Elle se protégeait de situations qu’elle avait vécues trop souvent.

Je suis rentrée chez moi en pensant à tous ces collègues expérimentés que les jeunes diplômés trouvent parfois « durs ».

Et si, derrière cette carapace, il y avait simplement des années à essayer de protéger les patients ?

À force de devoir reprendre les mêmes erreurs, de rappeler les mêmes règles et de porter cette responsabilité, certains finissent par parler plus vite, plus fermement, avec moins de douceur.

Non pas parce qu’ils ont perdu leur bienveillance.

Mais parce qu’ils ont appris, parfois dans la douleur, qu’un simple détail peut avoir des conséquences importantes.

Depuis cette discussion, je regarde ces collègues autrement.

Je ne vois plus seulement leur manière de parler.

J’essaie aussi d’imaginer tout ce qu’elles ont vécu avant de devenir celles qu’elles sont aujourd’hui.

Le jour où j’aurai vingt ans d’expérience, j’espère ne jamais perdre cette curiosité qui pousse à demander : « Viens voir ce que j’observe. Qu’en penses-tu ? »

Parce qu’au fond, c’est peut-être ainsi que l’on progresse le mieux : non pas en ayant toujours raison, mais en continuant à réfléchir ensemble.


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