Ne pas pouvoir parler avec sa patiente
Il existe encore, chez certaines personnes âgées, des dialectes que l’on n’utilise presque plus. Eux ne parlent que ça. Et nous, nous ne savons plus les entendre.
Je me retrouve seule dans une chambre avec une dame âgée qui me parle dans une langue que je ne comprends pas. Sa voix est forte, agitée. Elle a arraché tout ce qui pouvait l’être : perfusion, capteurs, pansements. Chaque geste semble être une lutte.
Ma seule manière de gérer la situation, c’est de rester calme. Même quand elle me crie dessus. Même quand je ne comprends pas un mot de ce qu’elle dit.
J’essaie d’utiliser quelques mots de sa langue, maladroitement, avec un accent incertain. J’accompagne chaque phrase de gestes lents, visibles, pour prévenir avant de toucher, avant d’agir. Je dois poser un cathéter en urgence pour administrer les médicaments, puis le renforcer pour éviter qu’elle ne l’arrache à nouveau.
Je tente ensuite de lui faire comprendre qu’elle doit se lever avec mon aide, pour se laver avant le petit-déjeuner. Elle me demande beaucoup de choses. Je le vois dans son regard, dans son insistance. Mais je ne comprends pas.
Je n’arrive pas non plus à lui expliquer que la traductrice viendra plus tard. Que pour l’instant, je fais comme je peux. Alors j’improvise. Avec mes mains, mes mimiques, quelques mots dans la langue officielle, et beaucoup de patience.
Dans ces moments-là, les soins prennent du temps. Beaucoup de temps. Et il existe une zone grise, inconfortable, où l’on frôle une forme de maltraitance sans jamais l’avoir voulue.
Parce qu’on doit faire des gestes sur quelqu’un avant même d’avoir pu lui expliquer. Avant d’avoir obtenu un vrai consentement. Alors je me demande : Et si elle ne voulait pas ?
Mon dilemme est là. Si je ne fais pas les soins, mes responsables ne seront pas satisfaits. Si je les fais, je touche le corps d’une personne qui ne comprend pas ce que je lui impose.
Éthiquement, c’est lourd. Faire quelque chose à quelqu’un, et non avec quelqu’un. Et c’est une question qui me suit, qui me dérange, et qui mérite d’être posée.



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